CHAPITRE V
jusque-là officiers sans troupes, et sans cette habitude du commandement devant l'ennemi , qui seule peut former des généraux : la certitude d'un dévouement personnel avait trop exclusivement dicté les choix. Tel avait été celui du général successeur, à Madrid, du Grand-Duc de Berg. Tel encore, celui du vainqueur de Rio-Secco qu'éblouit ce premier succès, et qui perdit à s'y contempler le temps de tirer parti de sa victoire. Tel enfin, le choix du plus ancie^ jîd* Hp ^mp de Napoléon pour la conquête, le gouvernement d'un Royaume et la conduite d'une armée, quand jusquelà ce spirituel , ce bon et intrépide guerrier, n'avait guère su lui-même se conduire , et comme si l'habitude d'obéir de sa personne seule, même a un grand homme, avait suffi pour le former au commandement de tant d'autres hommes ! '
Au reste cette dernière expédition, où Jrniot fit plusieurs belles actions, mieux commandée encore n'eût vraisemblablement pas obtenu un meilleur résultat final. L'Empereur lui-même, par trop d'exigence fiscale , en accrut les difficultés. Junot ne céda qu'à une nécessité devenue impérieuse. L'intervention de l'armée anglaise; sa tactique de marche offensive, s'avançant de positions en positions bien choisies , d'où elle décimait nos attaques par la supériorité de son tir ; la neutralité gardée par la flotte russe en rade de Lisbonne, et les suites du désastre de Baylen, avaient rendu intenable la position de vingt mille Français dans ce Royaume.
Enfin tel était le triste dénoûment du premier acte de cette fatale entreprise sur la Péninsule Ibérienne :
ses colonies révoltées et perdues pour elle comme pour nous; deux premiers et grands échecs , dont l'un humiliant; et la guerre des peuples contre nous, commencée : guerre d'indépendance nationale, la même qui, seize ans plus tôt, nous avait inspiré tant d'héroïsme, et qui maintenant se trouvait retournée contre nous-mêmes 1
Remarquons ici une singulière coïncidence entre trois événements notables, et leur simultanéité : le 20 juillet, jour de l'entrée de Joseph dans sa capitale, et jour du tranquille départ de Napoléon de Bayonne, avait été le jour du désastre de Baylen. Ainsi l'Espagne fut perdue le jour même où l'on crut en avoir pris possession !
Ce fut à Bordeaux, au milieu de son retour triomphal, de Bayonne à Paris, par les provinces du sudouest de la France , que Napoléon fut frappé de ce coup de foudre. Le témoin du premier moment de sa consternation a dit qu'il le crut atteint d'un mal subit , à l'aspect du bouleversement de sa figure ; puis , qu'en ayant appris la cause il l'entendit s'écrier dans sa douleur : « Qu'il enviait celle d'Auguste à la nou- « velle du massacre de ses légions) Qu'il savait com- « bien était journalier le sort des armes ; qu'une dé* « faite, qu'un massacre même étaient réparables; « qu'on retrouvait des soldats; mais que l'honneur a perdu par une capitulation honteuse, voilà ce qu'on v ne retrouvait pas, les plaies faites à l'honneur étant a incurables! »
Ici de terribles menaces contre son lieutenant s'ajoutèrent à cette première explosion de sa colère !