CHAPITRE VK
dant que les maréchaux de ses deux ailes devaient seulement observer et contenir les deux grandes ailes ou armées ennemies, placées à sa droite et à sa gauche, était de se précipiter lui-même sur leur centre, et de le trouer brusquement, du fort au faible, jusque dans fiurgos et Âranda,' d'où, jetant ses maréchaux Soult et Ney à droite et à gauche , il eût pris à revers, à dos, et mis entre deux feux, les deux ailes ennemies, tenues en échec jusque-là, et alors attaquées de front par ses autres maréchaux. Il comptait, par ce seul coup de guerre, désarmer subitement la Péninsule de toutes les forces régulières.
Mais cette ligne ennemie, si formidable en apparence et si jactante, trop faible par l'incapacité des chefs et l'inconsistance des soldats, fut presqu'à la fois, et de toutes parts, si facilement renversée et dissipée , que la promptitude de sa déroute trompa l'impétuosité de notre manœuvre. Leur centre d'abord crevé le 10 novembre à Burgos, on n'eut pas le temps de tourner leurs ailes, culbutées à Espinosa et à Tudela, les ii et a3 novembre, au premier choc des lieutenants de l'Empereur. On n'en put atteindre qu'environ seize à dix-sept mille, tués et prisonniers, et cent canons ; le reste , fuyant à toutes jambes et de tous côtés , nous échappa.
Napoléon n'eut donc plus qu'à continuer sa marche de Burgos sur Madrid , par Lerma , Aranda et Sommo-Sierra, position réputée inexpugnable, et pourtant où le corps espagnol qui la défendait, dès qu'on put le joindre, fut écrasé.
Le surlendemain, 2 décembre, l'Empereur, avec
trente mille hommes, était aux portes de la capitale» Quarante mille hommes, ou débris de Tudela, ou h plupart insurgés , la défendaient. Morla en était le chef; c'était l'un des vainqueurs de Baylen ! Mais, dans Madrid et devant Napoléon, ce général se sentit bien moins effrayé de la vigueur de notre attaque que des sanguinaires et folles fureurs de la populace qu'il commandait. Après vingt-quatre heures d'une attente vaine on s'empara d'une position dominante; et, le 4 décembre, une capitulation termina, par la reprise de Madrid, la première partie de cette campagne.
Pour moi, revenu malade de Bayonne dans Paris r je n'avais pu accompagner l'Empereur au Congrès d'Erfurt. A son retour il m'avait repris, et j'étais rentré en Biscaye à sa suite. Je le rejoignis à Vittoria.
Jusque-là rien en Espagne ne m'avait paru changé. La verte, la pittoresque et laborieuse Biscaye , intacte encore, semblait étrangère aux passions et aux bouleversements du reste de la Péninsule. J'y rentrais pour la troisième fois ; mais cette fois, plus encore que les deux premières, je fus frappé de la brusque dissemblance d'aspects, de mœurs et de caractères, qui, bien plus que l'étroite Bidassoa, séparait les deux pays. Nos troupes, celles surtout qui arrivaient de la bonne et grasse Allemagne, s'en étonnèrent. Il n'en était point ici comme à nos autres frontières. Aucune nuance , rien de commun , nul commencement de mélange d'habitudes, de langage et de manières, ne faisait transition. Dès le premier village-frontière , celui d'Irun, nos soldats se sentirent mal à l'aise. La physionomie grave et réservée des habitants, leur costume différent