CHAPITRE VI
du nôtre et sa couleur sombre, les rues étroites, tortueuses, et les fenêtres grillées des maisons avec leurs portes toujours closes; de petits chariots de forme an-, tique, à roues pleines et insupportablement criardes; une odeur nauséabonde, particulière aux lieux habités et dont la saleté seule peut être la cause; tout un aspect enfin, sérieux, sévère, étrange et inhospitalier, leur avait attristé et serré le cœur.
Ce fut bien autre chose au delà de Vittoria, quand la première armée d'invasion apprit à la seconde sa défaite, et de quelles horreurs elle avait été accompagnée ! La tristesse alors se changea en indignation, et peut-être ne songea-t-on point assez à en maîtriser les suites cruelles. En effet notre première armée n'avait que trop éprouvé combien peut être atroce lacolère monacale, et tout ce que peut renfermer de haine et de vengeance l'âme d'un Espagnol insulté!
Elle racontait par quels effroyables massacres de leurs propres généraux ces peuples avaient préludé à leur insurrection universelle ; par quels mensonges leurs prêtres les avaient déchaînés contre nos compagnons de guerre ! L'aménité et les charmes extérieurs du nouveau Roi auraient pu séduire : ils le leur avaient dépeint borgne, ignoble, ivrogne, et de l'aspect le plus repoussant ! Puis , s'appuyant du Ciel pour soulever la terre, ils avaient exalté ces esprits superstitieux par de prétendus miracles : la foudre, disaient-ils, avait éteint les feux sacrés qui brûlaient devant leur Vierge des Batailles ! Ils avaient vu les images de leurs Saints pleurer! Dès lors, partout, nos malades, nos traîneurs, nos officiers envoyés en ordonnance, surpris et saisis, avaient
été, quant aux plus heureux, égorgés sur place ; plusieurs autres jetés dans des chaudières d'eau bouillante; d'autres encore, ou sciés entre des planches, ou brûlés à petit feu ! Entre mille victimes de pareilles atrocités nos soldats citaient l'un des plus probes et des plus humains de leurs généraux, qu'ils avaient retrouvé mourant encore, garrotté à l'un des arbres du chemin, où ces monstres lui avaient scié les quatre membres!
Transportées de colère à ces récits nos armées s'étaient élancées furieuses! Celles des Espagnols, à l'exception de leurs troupes réglées, partout à peu prés les mêmes, étaient composées surtout de ces féroces insurgés; elles s'étaient bien moins préparées à la défense qu'à l'attaque. On y avait songé, avant tout, à nous empêcher de fuir. Enivrées du souvenir de Baylen, d'orgueil national, et des prédications de leurs moines, elles avaient apporté presque autant de fer pour nous enchaîner que pour nous vaincre. Leurs contrebandiers , enrégimentés , s'étaient même fait suivre par de grands amas dé marchandises, dont ils prétendaient inonder la France, à leurs yeux déjà conquise !
On a vu que, de leur gauche à leur droite, quelques heures nous avaient suffi pour changer toute cette jactance orientale en une fuite méprisable. Car, de même que les Turcs, dont ils ont les défauts et les qualités, ces peuples ne savent se défendre obstinément que derrière des murs; ils tiennent mal eh plaine, ne trouvant pas de honte à tourner le dos, à se disperser, à courir se cacher dans leurs montagnes. Toutefois, comme ils ne se soucient guère de leurs pauvres habitations et qu'ils vivent de peu , s'ils fuyent , s'ils