CHAPITRE VIL
Mais il n'en fut pas ainsi dans I,erma, où je fus envoyé \ers le 20 novembre. Cette ville est bâtie sur le versant d'un monticule, espèce de cône tronqué, dont le plateau porte une abbaye, un palais et leur espla nade. Dès la première nuit tout y fut pillé, et la moitié de la ville incendiée ; je n'y pus rien , un brasiero , laissé la nuit dans ma chambre, m'ayant presque asphyxié."
Que faire, d'ailleurs, contre un entraînement universel? On sait qu'une longue suite de victoires gâte le soldat comme le général ; que de trop fréquentes marches forcées altèrent la discipline ; qu'alors l'irritation de la faim et de la fatigue, et l'obscurité, en arrivant aux cantonnements dans la nuit, portent et enhardissent à tous les excès, comme aussi le défaut de distributions impossibles avec tant de hâte; d'où vient, chaque soir, pour les soldats la nécessité de se disperser afin de pourvoir à leurs besoins, et, comme ils ne reçoivent jamais rien, l'habitude de tout prendre. Comment donc s'étonner de ces désordres? Nos soldats s'y croyaient autorisés. Après les miracles d'Iéna et de Friedland ils venaient de faire cinq cents lieues au pas de course, et de vaincre en arrivant ! Leur vie était comme un long assaut surhumain contre la fatigue et le danger ; au milieu de quoi le pillage, comme l'un des fruits Tie la victoire, leur semblait un droit. Le leur trop contester c'eût été les rebuter. Comment, enfin, tant exiger sans rien tolérer?
Ici, d'ailleurs, les habitants n'avaient eu garde de nous attendre. Leur fuite annonçait assez qu'ils faisaient cause commune avec leur armée, et bien pis
encore. On disait que, dans leur premier succès, eux et leurs femmes elles-mêmes s'étaient disputé l'horrible jouissance d'achever nos blessés et nos malades! On ajoutait d'affreux et de trop réels détails : la vie arrachée successivement aux uns par d'odieuses mutilations, à d'autres par des milliers de coups de ciseaux, enfoncés dans leurs yeux et dans toutes les parties les plus sensibles. On savait qu'à Valence deux cents Français , habitant la ville depuis longtemps et presque naturalisés, y avaient été martyrisés; et là, comme ailleurs, c'était à des moines qu'on imputait le signal de ces massacres ! Dfe là ces excès des nôtres, suivis de profanations sacrilèges, dont Lerma surtout donna le premier et fâcheux exemple ; de là cette longue orgie de quarante-huit heures, ces incendies causés par le vin, et qu'avec le vin on voulut éteindre! De là enfin, sur ce même plateau élevé, en vue de ces peuples religieux jusqu'au fanatisme et réfugiés dans leurs rochers, le spectacle de nos soldats, dans une triple ivresse de vin, de galté et de colère, circulant processionnellement autour de leurs feux , cierges en main, affublés des frocs de ces moines, dont ils imitaient les chants sacrés sur des paroles de garnison les moins édifiantes!
"L'Empereur ne vit point ces égarements qu'il n'eût point soufferts. Il venait même d'essayer, par une proclamation, de rappeler les populations dans leurs foyers et de les ramener à sa cause, leur donnant un mois pour y rentrer. Il leur promettait, à ce prix, sa protection , n'en exceptant que plusieurs Grands, sur qui devait porter toute sa colère. Il partit de Burgos le