CHAPITRE VIII
pas qu'elle ne se fût point, défendue d'elle-même , ils crièrent à la trahison, et se rendirent coupables, comme on le verra, d'un abomirtable meurtre.
L'Empereur, étonné qu'on eût osé l'attendre, et de plus en plus impatient, nous fit remonter à cheval ; il devança l'infanterie, et s'engagea trop tôt dans cette gorge. Le feu des ennemis l'y arrêta, à quatre cents mètres environ de la droite de leur ligne de bataille. Alors, se rangeant dans un pli de terrain, à la gauche de la Youte, il laissa s'avancer nos fantassins. Là, soit mépris pour ces insurgés, soit impatience de s'être autant et aussi inutilement exposé, et que le brouillard lui cachât l'obstacle, dans son irritation croissante il ordonna à son escadron d'escorte d'avancer, de charger, et, sans plus attendre, d'enlever la position. Cet escadron était composé de quatre-vingts chevau-légçrs polonais, commandés par sept officiers : MM. Korjietulski , Rudowski , Dziewanowski , Rowiczki , Krazinski, et Niegolewski. A leur tête partirent aussi le général Montbrun et Pire, aide de camp, du Prince de Neuchâtel. En même temps il fit escalader le contrefort de droite par le 9™ régiment léger, celui de gauche par le 24mc, et il poussa le 96°"* en avant sur la grande route.
Cette attaque d'infanterie bien combinée demandait du temps; car dans le début d'une pareille manœuvre, où le sol abrupt, changeant d'aspect à chaque pas, est d'abord à vaincre autant que l'ennemi, il y a souvent de l'hésitation. Les chefs n'ont point leurs masses réunies sous la main ; l'ensemble manque, on s'attend mutuellement; et le combat, dispersé en insi-
gnifiantes tirailleries, languit longtemps sans décision.
Il commençait ainsi, lorsqu'on vint annoncer à l'Empereur que la charge de'son escadron de service était arrêtée ; qu'elle avait rencontré un obstacle insurmontable, que l'emporter de front était impossible. C'était en effet par les flancs et par l'infanterie seule qu'il pouvait être surmonté. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. Napoléon s'était engagé dans un mauvais pas ; il ne voulait pas devant les troupes s'en retirer; les balles, du haut des crêtes, pleuvaient autour de sa tête. C'était bien l'affaire des Polonais, comme gardes, d'éloigner ce péril de sa personne ; néanmoins, comme Pire et Montbrun ignoraient le danger de l'Empereur, ils avaient raison ; et l'on verra trop , tout à l'heure , que militairement leur charge, inopportune en ce moment, était impossible.
Mais à ce dernier mot, l'Empereur, impatient d'en finir, s'indigna ! 11 frappa violemment le pommeau de sa selle, en s' écriant : « Comment? impossible! 3e ne a connais point ce mot-là! Il ne doit y avoir pour « mes Polonais rien d'impossible ! » A quoi Walther, général commandant la Garde , s' efforçant dé le calmer, répliqua : « Sire, un moment de patience ; l'infan- « terie monte sur les flancs; l'ennemi va être abordé <f de plain-pied sur ses deux ailes; c'est alors qu'une « charge, au centre, l'achèvera; il n'aura rien perdu « pour attendre. » L'Empereur ne l'écouta point. Au travers des frémissements de sa colère, j'entendais ces exclamations : « Impossible ! Quoi ! ma Garde arrêtée « par des paysans! devant des bandes armées! »
En ce moment les balles ennemies redoublaient,