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CHAPITRE IX

J'étouffais pourtant, je ne pouvais plus me faire entendre, j'entrevoyais même mon valet de chambre Legrand assis à terre près de moji lit , et pleurant à chaudes larmes ; mais, nullement disposé à m'attendrir, je me cramponnais à mon dernier fil, quand j'entendis le docteur dicter à ce bon serviteur les derniers devoirs qu'il aurait à me rendre : « Qu'il prît soin de « mes effets ; qu'il recueillit quelques derniers souve- « nirs de moi pour ma famille, et qu'il me fit enterrer « convenablement! »

Je n'étais pas si résigné, cela m'irrita! Était-ce là les seules prescriptions que j'eusse à attendre de ce docteur ? Je m'indignai de cet abandon ; et, par un dernier effort, je l'appelai d'un geste ; il revint, se pencha sur moi, et je parvins à articuler que s'il y avait un dernier moyen à tenter, il fallait qu'il l'employât. a Vous saigner? me répondit-il, mais vous êtes si « faible ! » Et je vis, à son regard levé au ciel , qu'il n'osait, craignant de me voir passer sous sa lancette! Alors, étendant le bras vers lui avec un signe et un mot impératifs, je le décidai : mon sang jaillit, et je fus sauvé !

Le soir de ce même jour le docteur me déclara fièrement hors de danger ; mais intérieurement, et malgré la joie que son bon cœur en éprouva, je crois qu'il fut assez mystifié de ma renaissance. Elle fut si prompte, et lui toujours si pressé de gagner Madrid , que, trois jours après, la voiture du colone} du S/i** se trouvant là , il m'y plaça , et m'achemina sur cette ville au travers d'une neige glaciale. Il ne craignit même pas de m'installer, la nuit, tout grelottant de fièvre et de froid, sous un misérable hangar ouvert, et

sur une paille humide, où, pendant douze mortelles heures, une épaisse couche de neige s'ajouta à la couverture dont il m'avait enveloppé. Des souffrances pareilles ne sortent, guère de la mémoire, mais plutôt pour s'en vanter que pour s'en plaindre, la gloire consistant presque autant à les bien supporter qu'à les affronter. Cependant nous arrivâmes.

Ici , puisque je n'ai peut-être pas assez craint de m'être trop complu dans ces détails , pourquoi n'oserais-je pas rapporter un fait dont je fus presque témoin dans ce trajet, fait intéressant seulement par la discussion qu'il provoqua. Nous avions fait halte dans un village, où se trouvait l'un de nos employés des vivres, ainsi qu'un dépôt de prisonniers. Cet employé, homme d'esprit et de ma connaissance, après m'avoir demandé de mes nouvelles, interpellant mon docteur, s'était écrié : « Que s'il convenait d'affirmer, par une « preuve matérielle , qu'en nous c'était l'âme seule « qui sentait et non le corps, ce qu'il venait d'obser- « ver sur l'un des officiers pris à Sommo-Sierra, suf- «r firait bien. Ce prisonnier, ajouta-t-il, avait été ain- « puté d'un bras à cette affaire ; à peine rétabli , il « s'était pris de querelle avec d'autres prisonniers et « si vivement , qu'il se trouvait en danger de perdre « l'autre bras frappé, dans cette rixe, de ne sais quel « instrument. »

Jusque-!? il ne semblait pas que la métaphysique pût s'immiscer, en rien, dans un accident qui ne paraissait que trop physique. Mais on avait remarqué que, dans l'exaspération de sa colère, ce prisonnier n'avait rien senti du coup violent qu'il avait reçu à ce

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