CHAPITRE IX
bras qui lui restait, tandis qu'il se plaignait toujours, de même que tant d'autres amputés, de ses souffrances à son autre bras qu'il avait pourtant laissé sur le champ de bataille. D'où notre employé concluait que c'était donc à l'âme seule qu'il fallait attribuer le sentiment, puisqu'elle seule, toujours entière, pouvait souffrir, en ce malheureux, dans la partie de son corps qui n'existait plus, tandis que d'autre part, sans doute attirée tout entière ailleurs par la passion , son absence momentanée avait privé de sensibilité l'autre partie saine de son être, vivante encore !
Sur cela je vis le docteur sourire. Habitué à avoir affaire plus au corps qu'à l'âme , il expliqua ce fait plus matériellement : attribuant l'effet de la douleur au membre absent, à une continuité de sensation de l'origine commune des nerfs, et le résultat contraire, celui de l'absence de sensibilité au membre présent, à une sorte de contraction, de concentration produite au cerveau par la colère. '
Quant à moi, fort intéressé, depuis sept à huit jours surtout, à ne point séparer ainsi l'âme du corps, cette solution , vraisemblablement satisfaisante physiologiquement parlant, me parut, philosophiquement, incomplète et insuffisante. Je trouvai qu'elle ne remontait pas jusqu'au principe en question; j'y ajoutai donc, pour la compléter, la citation de ce passage de Malebranche où il dit : ce Que l'âme réside immédiatement « dans la partie du cerveau à laquelle tous les organes « des sens aboutissent; » soit que Dieu l'ait enchaînée sur ce sommet, comme Prométhée sur son rocher; soit que, prisonnière dans notre corps dont elle est la
vie, ce lieu soit son centre d'action, celui-là même où Dieu a voulu, par un mystère à jamais impénétrable , que cette émanation de son immatérielle immensité et éternité subisse une personnification passagère, à la fois spirituelle et matérielle.
Quoi qu'il en puisse être, au milieu de ces réflexions j'étais arrivé à Madrid, le 7 décembre. Pendant mon séjour dans cette capitale jusqu'au 27, et avant comme •après le départ de l'Empereur, je fus comblé des marques de son intérêt. Il me fit écrire par Berthier qu'il m'avait nommé colonel ; et, sur ma lettre de remerciments : « Bien! dit-il en souriant; s'il a de l'ambition, « c'est une preuve qu'il vivra ; mais je veux désormais « qu'il s'expose moins. J'ai été à cinquante batailles ce sans être blessé; et lui, en voilà deux de suite où il « est atteint. Il faut, à la guerre, du bonheur 1 »
Là-dessus on devisa. On ne remarqua point que là où je n'avais été que blessé la plupart de ceux qui me suivaient avaient péri. On n'en conclut pas moins, d'après une observation générale, déjà citée par Louis XV, comme on peut le voir dans les mémoires de mon père, que j'étais un nouvel exemple de ces bicarrés et systématiques coups du sort qui, alternativement, frappent une génération et épargnent l'autre. Ainsi le maréchal de Ségur, mon grand-père, avait été constamment atteint, mon père épargné, et moi, toujours frappé comme mon aïeul !
L'Empereur ajouta qu'il m'en consolerait. Il me fit dire en effet par Duroc, la veille de son départ, qu'il me chargeait de porter et de présenter au Corps Législatif tous les drapeaux pris dans cette campagne. Il