CHAPITRE XI
près de son frère; il pleura, il se fâcha, et Napoléon persistait, quand la nouvelle, de plus en plus alarmante, d'une diversion que, malgré ses protestations pacifiques , l'Autriche continuait à préparer, vint ébranler sa détermination. Dès lors ce projet ajourné se changea en menace : il ne s'en servit plus que pour décider la Péninsule à se soumettre au Roi son frère. On s'en aperçut à sa réponse, du 1 5 décembre, à la ville de Madrid , quand il lui déclara les conditions qu'il mettait à la cession à Joseph de son droit de conquête sur l'Espagne ; la menaçant, si elle n'acceptait pas ces conditions, de la diviser en autant de vice-rovautés qu'elle a de provinces.
Il en était là le 20 décembre , lorsqu'inopinément trois soldats français, échappés de Baylen et désertant les rangs anglais , où ils s'étaient réfugiés , vinrent lui apprendre- que, depuis plus d'un mois, l'armée anglaise se trouvait vers Salamanque; et que, en ce moment, se réunissant à La Romana, elle manœuvrait sur son flanc droit.
Il y avait cinq semaines que, de Burgos, l'Empereur avait envoyé, de ce côté, dix régiments de cavalerie à la recherche de la position de cette armée; mais jusque-là, soit incurie des nôtres, ou silence hostile des habitants , ces trente mille ennemis, si voisins de nos escadrons, en avaient été complètement ignorés, et l'étaient encore !
À cette nouvelle l'Empereur s'irrite de l'insouciance ou de la maladresse des siens; il maudit l'ignorance où ils l'ont tenu depuis tant de jours! C'est elle qui, le laissant se préocuper de Madrid , lui a sans doute
fait manquer l'occasion de détruire, dans cette armée, ses plus mortels ennemis, et le véritable noyau et soutien de l'insurrection péninsulaire! Toutefois, pendant que le maréchal Soult va occuper en face le général Moore et ses Anglais, il espère encore, en accourant en arrière de leur flanc gauche , les envelopper.
C'était quelques heures après avoir reçu cet avis et donné ses ordres, que, se préparant à partir de Madrid en toute hâte, il m'avait envoyé la lettre qu'on a lue. D'autre part et quant à son frère, malgré cette double diversion anglaise et autrichienne, il ne lui rend pas encore son titre de Roi d'Espagne, mais il s'y prépare en le nommant son Lieutenant Général.
Dès lors, tout entier à ce nouvel épisode, à ce second acte de sa campagne , il quitte Madrid par une belle gelée, favorable à la rapidité qu'exige son entreprise. Mais bientôt la fortune, comme en Pologne à Pultusk, s'y montre ennemie; et c'est justement lorsqu'il arrive au pied du Guadarrama qu'elle se déclare ! Jusque-là un temps sec sous un ciel serein avait été propice ; il change, et aux difficultés du passage de ce mont abrupt il ajoute le plus glacial et violent ouragan de neige qu'on eût vu encore! Déjà notre artillerie, battue par la tourmente, a rétrogradé; plusieurs des nôtres ont péri ; l'armée s'arrête 1 Dans son impatience Napoléon, mettant pied à terre, en prend la tête ; il rouvre le chemin, on se presse sur ses pas , et l'obstacle est surmonté! Pourtant l'effort fut si rude, que de l'autre côté de là montagne il lui fallut attendre qu'on se ralliât. Cela lui fit perdre vingt-quatre