CHAPITRE III
Néanmoins, quelque rapide qu'eût été celte irruption , toutes les précautions d'une sage prudence avaient été prises. Il n'avait marché que sous la protection du fleuve porteur de ses écloppés et de ses munitions de vivres et de guerre , disposant, chaque jour, ses forces échelonnéesde façon à pouvoir en défendre les passages.
A Mœlkt, un incident avait contribué à accélérer sa marche. Des témoins racontent que , du sommet élevé couronné par cette abbaye, apercevant un camp autrichien sur l'autre rive , il en avait envoyé surprendre et saisir quelques hommes pour s'éclairer sur les projets de l'Archiduc; et que, trois soldats ennemis lui ayant été amenés , il apprit d'eux le mouvement sur Vienne de ce Prince, qu'alors il s'était encore plus hâté de devancer.
Ces témoins ajoutent que l'un de ces prisonniers, loin de se montrer indifférent à son sort , comme ils le sont presque tous dans ce premier moment quand leur vie est sauve , s'en désolait et pleurait amèrement; l'Empereur lui en fît demander la cause. Le prisonnier répondit « que porteur de la ceinture « pleine d'or de son capitaine, il était trop certain « que sa disparition le faisait accuser d'une déser- « tion déshonorante! » Napoléon, que tout noble sentiment touchait et qui estimait surtout la probité, s'émut de la juste douleur de cet honnête homme. Il s'écria « que partout où la vertu se montrait , il fal- « lait l'honorer et la seconder ! » et aussitôt , au précepte joignant l'exemple, il renvoya libre, et fit soigneusement reconduire avec son trésor à son officier, ce soldat fidèle.
On ne sait quels furent, dans ce second acte de cette campagne , les projets de Napoléon contre la Maison d'Autriche; mais, à l'amertume de ses bulletins , aux menaces qu'ils renferment , à ses promesses faites à Dillingen au Roi de Bavière , quand il lui dit « qu'il « le ferait si grand , qu'il suffirait seul désormais à se a défendre contre Vienne , » on peut croire qu'il méditait la dislocation de cet Empire et la déchéance de son Empereur. Son entrevue avec la députation de Brùnn montrera plus tard qu'il ne persévéra, pas dans ce projet, et que cette scène touchante, trop peu connue, contribua peut-être à le lui faire entièrement abandonner.
Il se peut aussi que ces menaces répétées n'aient été qu'une ruse de guerre pour obtenir des conditions meilleures, et une paix plus prompte. Au reste, si, d'une part, l'effort que l'Autriche venait de tenter était naturel dans l'amertume de tant de pertes précédentes , d'autre part la colère de Napoléon était fondée. Cette guerre ne lui fut que trop funeste , sans compter le sang précieux qu'elle lui coûta : elle ébranla son al* liapce avec Alexandre; elle le détourna de l'Espagne, au moment où il allait en achever la conquête et la soumission p'ar l'anéantissement de l'armée de Moore et par la reprise du Portugal!