CHAPITRE 1Y. H
valle vers le nord, mais sans routes, était encore vide d'ennemis. Alors, et dans cette direction, infanterie, cavalerie, caissons et canons, se croisèrent et s'entrechoquèrent. Beaucoup de soldats jetèrent leurs armes, ceux de l'artillerie coupèrent leurs traits; et tous s'enfuirent, au hasard et à travers champs, à la débandade. Erfurt prise, trois cents canons, quarante généraux, et cinquante mille ennemis tués, blessés ou prisonniers, "presque tout le reste découragé, désorganisé et en déroute, tel fut le résultat immédiat de ces deux batailles simultanées, et d'une seule journée de guerre !
Nous y perdîmes onze mille hommes, tués ou hors de combat ; Davout sept à huit mille sur vingt-cinq mille; l'Empereur, trois mille sur cinquante mille.
Au commencement de ce grand jour, vers trois heures du matin, malgré les dernières instructions de l'Empereur, et en dépit de l'offre du commandement en chef que lui fit Davout, Bernadotte s'était séparé de ce maréchal pour rétrograder sur Dornbourg. Vers dix heures, au moment du plus grand danger, Davout, la tête nue, un boulet la lui ayant découverte, avait envoyé Romeuf le conjurer de venir à son secours. Bernadotte se trouvait en ce moment à la hauteur du pont de Cambourg; il n'avait qu'à le passer, peu d'ins^ iants eussent suffi pour l'amener à la tête de vingt mille hommes sur le flanc droit de l'ennemi; son apparition eût décidé la victoire : il s'y refusa! Davout l'appelait, l'invoquait, lui offrait le commandement; Bernadotte le savait attaqué par des forces triples; il continua, sur la rive opposée, sa marche paisible, et
s'éloigna! Ce ne fut pas la crainte de sa responsabilité, ni une autre crainte qui le détourna. Les siens disent qu'il eût été un héros dans sa propre cause. Mais sa nature était ainsi, tout exclusive. C'était seulement quand il pouvait rapporter tout à lui, que son cœur s'ouvrait. Dès lors, ardeur, générosité, dévouement pour les siens , toutes les séductions, tous les entraînements des grandes âmes s'y retrouvaient. Mais supporter un égal, un supérieur ; servir à la gloire d'un autre quel qu'il pût être, un tel effort lui fut toujours, ou impossible, ou insupportable! Quelques-uns crurent qu'une haine privée contre Davout lui avait fait commettre cette détestable action, ce qui l'expliquerait sans la rendre plus excusable.
Quant à Davout , homme de probité , d'ordre et de devoir avant tout, quoiqu'il eût bien servi jusque-là, et malgré le rang de maréchal qu'il avait atteint , il n'en était pas moins , à nos yeux, demeuré obscur. On se disait que c'était Yalmy qui avait nommé Reliermann maréchal de France ; Fleuras , Jourdan ; Castiglione , Augereau; Zurich , Masséna ; cent actions glorieuses, Lefébvre, Ney, Lannes; et qu'enfin d'autres choix avaient eu pour motifs de précédents commandements en chef; tandis que, pour Davout, il semblait que, en lui , l'Empereur eût voulu récompenser surtout des services privés , et qu'il avait moins consulté la renommée que le dévouement à sa personne. Telle était l'opinion. Mais, dans cette seule journée d'Auerstœdt, Davout prouva que, à son génie entier et tenace, il n'avait manqué qu'une occasion ; qu'il n'y a point de grands hommes sans de grandes circonstances , et