CHAPITRE IV
C'est pourquoi , profitant de l'ardeur des siens , de la séparation des deux armées ennemies , et des hésitations de l'Archiduc , il s'était décidé , dès la prise de Vienne et l'incendie de ses ponts , à s'assurer d'un passage du Danube. Il voulait en finir au plus tôt par une victoire , n'en doutant guère après tant d'autres. En conséquence il fit reconnaître deux passages, à deux lieues au-dessus et au-dessous de Vienne : l'un par Lannes, à Nussdorf; l'autre, devant Ebçrsdorf, par Masséna. Le premier, le plus facile, mais en amont de Vienne , et le plus près de l'Archiduc , ne fut point sérieusement tenté. On y échoua avec perte de cinq cents tués ou prisonniers; mais il servit à distraire l'ennemi du second , où l'Empereur réunit tous ses efforts, et n'eut d'abord à vaincre que le fleuve.
Là, trois bras, l'un de quatre cent quatre-vingts mètres, l'autre de trois cent quarante, le troisième d'environ cent mètres , enveloppent deux lies , dont la dernière, l'île de Lobau, a plusieurs lieues de tour. Son choix arrêté sur ce triple passage , six jours suffirent au ralliement d'une partie de l'armée, encore échelonnée sur le haut Danube , à la reconnaissance des lieux , et aux préparatifs de cette entreprise audacieuse. Il ne s'en laissa point détourner par une tentative de Kollovrath à la tête- de vingt -cinq mille hommes sur lintz et sur sa retraite. Contenue d'abord le 17 par les Wurtembergeois, elle fut repoussée le lendemain par les Saxons de Bernadotte , arrivés enfin <en ligne , après s'être trop fait attendre , selon l'habitude de leur général. D'autres menaces de l'Archiduc,
sur d'autres points, furent prudemment observées, et également dédaignées.
Enfin , le 19 mai , quand la nuit fut venue , tous les moyens de navigation qu'on avait pu recueillir à Vienne étant réunis devant Ebersdorf , l'Empereur fit embarquer les premiers bataillons, qu'il envoya s'emparer des îles et prendre pied sur la rive gauche. II ordonna lui-même chaque détail , parlant aux soldats, et veillant à leurs approvisionnements de vivres et de jnunitions. Les fies, la rive opposée elle-même, tout fut envahi , presque sans coup férir , et l'on commença aussitôt la jetée des ponts. Tout y fut employé : barques, pontons, radeaux, chevalets même ; des canons, des caisses remplies de boulets, servirent d'ancres. L'effort fut si grand, que, malgré la pénurie des moyens pour dompter l'impétuosité du fleuve énormément gonflé par la fonte des neiges, en vingt heures Jes deux rives furent réunies; et que, le 20 mai au soir, le passage commença. Dans la même soirée, après un combat insignifiant de troupes légères, Essling et Aspern furent occupées si facilement, qu'on prit trop de confiance.
La nuit suivante fut laborieuse par les réparations continuelles à faire à ces ponts fragiles , par le défilé du corps entier de Masséna , précédé de notre cavalerie légère, enfin par plusieurs rapports contradictoires. Ceux de Lannes, déjà là de sa personne, n'annonçaient, devant nos avant-postes, qu'une avant-garde ennemie de cinq mille hommes ; ceux de Masséna y soupçonnaient toute l'armée autrichienne.
Le lendemain 21 mai, dès l'aurore, Napoléon re-