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CHAPITRE IV

connut le terrain conquis. C'était , de gauche à droite , à environ deux à trois mille mètres en amont du point où aboutissait le dernier pont, un front de bataille d'une lieue et demie entière. Notre gauche, appuyée à un coude du Danube et dans Àspern , défendait ce bourg, ainsi que l'intervalle boisé d'une demi-lieue, du fleuve à ce village. Le centre occupait l'autre demi-lieue, qui sépare Àspern d'Essling. Il y était quelque peu abrité par un ravin, courant d'un village à l'autre. La droite enfin était dans Essling et au delà , vers Enzersdorf , s'appuyant à un autre coude du Danube : position habilement choisie, et pourtant bien périlleuse , dont le centre pouvait être percé par des forces supérieures ; dont les deux appuis , Àspern et Essling, pouvaient être tournés, à droite et à gauche, par l'intervalle existant entre chacun d'eux et les deux coudes du Danube; enfin, et surtout , dont la retraite, concentrique dans une espèce d'entonnoir, aboutissait au plus dangereux et au plus fragile des défilés! 11 semblait qu'il y fallait vaincre ou périr, et il n'arriva ni l'un ni l'autre. On fut vaincu; on s'en retira; et jamais défaite ne fut à la fois aussi cruelle et aussi glorieuse !

Jusque-là cependant tout réussissait : l'Archiduc surpris se trouvait prévenu ; déjà dix-sept mille hommes de Masséna et cinq mille de nos cavaliers occupaient , sur la rive gauche , la position où ce Prince aurait dû nous devancer. Mais, derrière Napoléon et Masséna , le Danube grossissait d'heure en heure ; son cours tumultueux redoublait d'impétuosité, il soulevait nos ancres, il entraînait nos amarres, dérangeait sans cesse les ponts,

et interrompait le passage des canons, des munitions, de notre grosse cavalerie, et du corps d'armée du maréchal Lannes.

L'Empereur, jusqu'ici moins inquiet qu'impatient, comptait sur la lenteur autrichienne et sur l'erreur et l'absence de l'Archiduc. Toutefois un fait , presque unique alors , faible incident où se retrouve le caractère vigilant de Davout, avait pu exciter son inquiétude. Ce maréchal m'a lui-même raconté : que, surveillant le passage près d'Ebersdorf , le numéro du bouton de l'uniforme d'un soldat l'ayant frappé par sa différence avec celui du corps qui défilait, il fit arrêter cet homme , et que, le pressant de questions, il avait soupçonné dans ce Français un espion de l'Archiduc ! Le malheureux , ancien officier déchu de son grade, et devenu remplaçant , avait été pris dans Ratisbonne; on l'avait gagné. Il avoua son crime. Conduit aussitôt au quartier impérial, ses supplications commençaient à fléchir l'Empereur lorsque , pour se racheter de sa trahison, il offrit de la redoubler en la retournant contre l'ennemi; mais cette ignoble lâcheté révolta Napoléon; il fît un geste de dégoût, et abandonna à l'inflexible Davout ce misérable.

L'Archiduc faisait donc épier tous nos mouvements; il pouvait avoir été prévenu de celui-ci. Pourtant l'attitude inoffensive de ce Prince semblait justifier la confiance de l'Empereur; la matinée du 21 mai s'écoulait calme; il était midi, et les Autrichiens, quoique plus rapprochés et plus fermes que la veille, n'attaquaient pas. Napoléon, resserré entre deux ennemis, le Danube et l'Archiduc , s'efforçait de se persuader

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