CHAPITRE IV
qu'il fe'avait encore devant lui qu'une avant-garde, et que , derrière lui , il aurait le temps de dompter le fleuve. On le voyait, cependant , aller sans cesse de sa ligne de bataille à ses ponts, et de ses ponts à sa ligne de bataille ; tantôt pressant le passage interrompu , tantôt interrogeant ses officiers et les faisant monter au sommet des clochers, d'où Ton découvrait la plaine.
L'un d'eux, Flahaut, alors aide de camp de Berthier, lui rapporta qu'il venait d'apercevoir, devant lui, trois . cents canons et plus de quatre-vingt mille hommes ! Mais, soit besoin de se flatter, soit confiance de victorieux , ou qu'il n'y ait guère de caractère ferme sans optimisme, il repoussa ce rapport avec incrédulité. Elle n'était pas simulée : sa sécurité était si réelle, qu'il n'avait pas même songé à se retrancher dans Aspern et Essling. Or, lui présent , on était tellement habitué à l'attaque et si peu à la défense , à le voir tout ordonner et à ne faire qu'obéir, que nul autre n'y avait pensé.
Lannes toutefois, plus défiant, fit à Essling créneler le mur d'enceinte du cimetière. Un témoin dit même que ce fut à cette précaution qu'on dut le salut de l'armée entière. Et en effet, tel peut être -en guerre le résultat du moindre avantage de position, bien saisi par un coup d'œil expérimenté. 11 avait à peine achevé, que, tout à coup , vers une heure après midi , l'Empereur apprend que le grand pont vient de se rompre; que le reste du corps d'armée de Lannes ne peut plus le joindre ; et tout à la fois Masséna lui fait annoncer qu' Aspern est au moment d'être attaqué par cinquante mille hommes. On ajoute que d'autres co-
lonnes ennemies accourent devant notre centre, d'autres masses encore contre Essling; et que même, en arrière à droite de lui, Enzersdorf est menacé !
Le premier mouvement de l'Empereur, suivi même d'un commencement d'exécution , fut d'ordonner )a retraite dans l'île de Lobau et d'en défendre le débouché ; le second , sur la nouvelle du rétablissement du pont , et sur un avis de Molitor, fut de prescrire à la division de ce général et à Masséna de reprendre Aspern , la division Legrand devant rester en réserve. La troisième division de Masséna , celle de Boudet , resta chargée, sous Lannes, de la défense d' Essling. Quant au centre, intervalle des deux villages, commandé aussi par Lannes , ce maréchal et Bessières, avec deux divisions de cuirassiers et de cavalerie légère, restèrent seuls pour le garder.
Les témoins de cette première bataille de plus de six heures de durée , bataille de quatre-vingt-dix mille Autrichiens contre huit régiments d'infanterie et cinq mille chevaux français, c'est-à-dire contre environ vingt et un mille hommes, que, à la dernière heure seulement, sept à huit mille fantassins et cavaliers vinrent secourir, en ont assez décrit l'acharnement : lutte furieuse , désespérée , à la baïonnette , corps à corps, de maison en maison, sous le feu d'une artillerie ennemie dominante, étendue circulairement, et qui déchirait, de front et en flanc, les deux villages et leur intervalle ! Ces témoins ont dit qu'Aspern, bouleversé par les boulets, brûlé par les obus, a été six fois pris et repris! qu'Essling en ruines , attaqué, de même, est demeuré impénétrable! qu'au centre, entre les deux villages,