CHAPITRE V
centre de l'armée de l'Archiduc ! C'est en vain que ce Prince, désespéré, accourt, et que, un drapeau à la main, il s'efforce de reformer sa ligne de bataille. Ses aides de camp tombent à ses côtés; son quartier général est envahi , ses deux ailes sont séparées ; et déjà nos autres divisions, dégagées , débouchent d'Essling et d'Aspern ; c'en était fait de l'armée ennemie et de la guerre ! On voyait Napoléon s'applaudissant , diriger, comme sur un. champ d'exercices, tous les mouvements <le cette manœuvre hardie et victorieuse, quand tout à coup une fatale nouvelle , celle de la rupture entière des grands ponts , et de l'impossibilité du passage de Davout , vint tout changer!
Comment, au milieu de tant d'ennemis et d'une aussi vaste plaine, sans appuis, sans munitions, et sans réserves, espérer se soutenir, persévérer à vouloir vaincre, et risquer le sort de tant de braves? S'il ne l'osa pas, c'est qu'un tel effort sans doute était inexécutable. Et pourtant des témoins disent encore aujourd'hui que, à cette nouvelle désespérante, transmise à voix basse par Bertrand , il maîtrisa son émotion , et demeura si impassible, qu'autour de lui on fut quelques instants sans connaître ce désastre. Il en sentait cependant si cruellement toute l'importance, qu'à l'instant même il envoya l'ordre au maréchal Lannes de s'arrêter. Puis , assuré que le mal était irréparable , il lui fit dire de rétrograder et de reprendre sa position défensive de la veille.
De son côté l'Archiduc, qui venait de se montrer si supérieur à ses revers , ne se montra pas moins digne de sa fortune. Dès qu'il s'aperçoit qu'on lui
laisse le temps de respirer, il appelle à lui toutes ses masses ; il les reforme , les resserre, et, des feux croisés de son artillerie , il déchire les rangs de Lannes , il renverse mourant Saint-Hilaire ; mais, par bonheur, laissant nos bataillons céder pas à pas la plaine haute, il recommence sa première faute : il revient , il s'opiniâtre trop exclusivement à l'attaque des villages; et, se brisant contre ces deux obstacles , il y use ses forces à des assauts indécis.
Enfin , rebuté sur ces deux points , il songe à imiter à son tour notre Empereur : il se décide à nous assaillir par leur intervalle ; et lui-même, Fépée à la main , conduit l'attaque ! Vers une heure toutes ses batteries plongent à la fois sur notre centre affaibli et dégarni de feux, nos approvisionnements étant épuisés. En même temps, son infanterie, ses réserves les plus éprouvées et toute sa cavalerie s'avancent, en colonnes profondes, à la suite de cette pluie de boulets et de mitraille!
Mais Lannes , dans cet espace d'une demi-lieue que son intrépidité seule pouvait remplir, avait profité d'ua pli de terrain pour mettre un instant à couvert la gauche de sa ligne de bataille. 11 voit ces masses prêtes à le heurter; il les laisse approcher à bout portant; alors , surgissant tout à coup , il les arrête par un feu subit; et, s'élançant comme un lion, il les renverse et les met en fuite ! Une charge des restes de notre cavalerie , par les intervalles de ses bataillons, acheva cette victoire partielle, qu'il lui fallut recommencer presque aussitôt, au centre et à la droite de sa ligne, contre deux attaques nouvelles, repoussées pareillement!