CHAPITRE V
L'Archiduc, ainsi vaincu dans Aspern par Masséna , vaincu au centre par Lannes, veut en vain ramener au combat ses soldats découragés : ils s'y refusent. Dans son désespoir il se retourne sur Essling. Les grenadiers hongrois étaient sa dernière réserve ; il les précipite à l'assaut de ce village, dont ils s'emparent, et d'où ils chassent, dans le plus grand désordre, les restes de la division qui le défendait.
Ce fut là l'instant le plus critique, il était environ deux heures : notre ligne était rompue , les ponts à découvert; le moment d'employer ses dernières ressources était venu. Lobau et la jeune Garde, dont ce général prit le commandement et que Raap vint seconder, se dévouèrent. A la voix de l'Empereur ils marchent, ils rentrent tête baissée dans Essling; les Hongrois s'obstinent ; Raap et Lobau sont blessés, mais persévérant ils les enfoncent, les culbutent, et leur arrachent deux bataillons; l'un fut pris tout entier dans le magasin, l'autre tout entier expira sous nos baïonnettes , dans le cimetière de ce village.
Tel fut le dernier et l'un des plus vigoureux de nos retours offensifs, dans cette bataille de trente heures ; car elle ne finit qu'avec cette seconde journée du 22 mai. Dès lors pourtant, et quoiqu'il y eût encore cinq heures de jour, l'Archiduc, de toutes parts rebuté , renonça à s'attaquer corps à corps à de tels hommes. Mais, des hauteurs d'Enzersdorf à celles d' Aspern, il continua à les encercler de ses feux de plus en plus rapprochés et trop bien nourris, auxquels nos feux mourants ne pouvaient répondre, nos gibernes étant épuisées, notre artillerie sans
munitions , nos canons démontés et leurs attelages abattus.
Pendant quel^annes et Masséna continuaient à maintenir l'Archiduc, l'Empereur, ainsi vaincu dans son attaque, mais plutôt par le fleuve que par l'ennemi,' ainsi victorieux dans sa résistance, et bien décidé, comme la veille, à conserver l'île de Lobau, profitait de ce découragement de son adversaire. Il renvoyait, peu à peu, du champ de bataille dans cette île, sa Garde, les restes de sa cavalerie, nos blessés, et tous les débris de cette lutte inégale et si sanglante.
Jamais, dit-on, depuis Arcole, l'Empereur n avait été autant exposé que dans cette bataille. C'est un (ait que sa vieille Garde , déployée en réserve à un quart de lieue derrière lui près du fleuve , y perdit trois cents grenadiers abattus par les boulets. Lorsque, à la fin de ce massacre, il avait jugé l'Archiduc rebuté; quand il avait vu le combat tourner en une vaine canonnade où sa présence était peu utile , cédant aux sollicitations de Berthier, il s'était porté sur divers points, en se rapprochant insensiblement de la tête du premier pont. Un bois abritait contre les feux de l'ennemi ce frêle passage, qu'il trouva obstrué par une foule de quinze mille blessés , de fuyards sans armes, et de cavaliers démontés. Cette masse informe se pressait sur le rivage ; elle assiégeait l'entrée du pont qu'elle eût brisé et détruit, si le général Dumas, l'épée à la main, à la tête d'un pelotop de la vieille Garde, ne l'eût maintenue et repoussée. 11 avait fallu faire jour à l'Empereur au milieu de cette cohue , dont ensuite on avait réglé l'écoulement .