CHAPITRE V
Vers quatre heures du soir (selon quelques-uns, car les témoins varient sur l'heure), quand il eût lui-même reconnu File et tous les moyens de s'y défendre; lors- <ju'il eut placé les restes de ses batteries réapprovisionnées par des bateaux venus de l'autre bord, il fit appeler ses maréchaux : ce furent Berthier, Davout et Masséna. Il n'attendit pas Lannes , que malheureusement sa position plus exposée ou son ardeur retint au centre de la ligne. Là, harassé de fatigue , assis contre un grand arbre ébranché par les boulets , et le Danube à ses pieds, Napoléon tint Conseil; non qu'il hésitât, mais il ne s'agissait plus seulement d'ordonner, il fallait persuader.
Tous les avis furent d'abord pour la retraite sur la rive droite du Danube. Il les écouta sans impatience ; mais, comprenant trop bien l'incalculable effet, sur l'ennemi , sur toute l'Allemagne , de l'abandon entier de l'offensive, il répondit : « Qu'autant vaudrait lui con- « seiller de se retirer jusque dans Strasbourg ; qu'en « ce moment Vienne était sa capitale, et que lâcher <c prise sur la rive gauche du Danube en abandonnant « l'île de Lobau , entraînerait l'évacuation de Vienne ; « qu'il importait donc , plus que jamais , de se con- « server cette position agressive; d'y rester menace çant pour ne pas être menacé ; sans quoi l'Archiduc « viendrait bientôt l'attaquer sur l'autre bord, ce qu'il « n'oserait impunément tant qu'il nous verrait tou- « jours prêts à l'assaillir, et, dans tous les cas, maîtres « de manœuvrer sur l'une ou l'autre rive du grand « fleuve ; qu'ainsi l'on n'abandonnerait rien, ni l'of- « fensive ni trophées à l'ennemi, et tant de blessés,
« dont la moitié dans un mois rentrerait en ligne ï » Quels qu'aient été les récits divers sur ces paroles de Napoléon, ils varient peu. Tous les témoins s'accordent à dire que les maréchaux, éclairés soudainement par cette détermination ferme et hardie du génie de l'Empereur, s'empressèrent d'y souscrire. Masséna même, électrisé, s'écria : « C'est vrai! c'est « juste! Ah, voilà le grand cœur, voilà le génie « digne de nous commander ! Oui , le Danube seul « nous a vaincu, et non l'Archiduc! Restons dans « l'île où, bientôt redevçnus maîtres de l'un et con- « tenant l'autre, nous reviendrons en finir avec ce « Prince! »
On ajoute, et c'est Masséna lui-même, qu'alors l'Empereur se relevant le prit à part; sa voix, impérative jusque-là , devint caressante : « Masséna , c'est « à toi, lui dit-il, de défendre l'île de Lobau, d actece ver ce que tu as si glorieusement commencé! 11 n'y « a que toi qui puisses imposer à l'Archiduc, et le re- « tenir immobile devant cette île ! » 11 lui en montrait les positions déjà armées et leurs avantages, lorsqu'un 1 officier accourut avec la plus fatale des nouvelles. Les traits de Napoléon en furent bouleversés! Elle lui fit perdre ce calme inébranlable qu'il avait opposé, jusqu'à ce moment, à une fortune aussi contraire. On s'étonnait autour de lui de cette émotion inaccoutumée , lorsque ces mots circulèrent : « Le maréchal Lannes « vient d'être renversé, mutilé, blessé à mort! »
Aux questions pleines de trouble et d'anxiété de l'Empereur, l'officier répondit : « Que , le maréchal « étant pied à terre et s'entretenant avec Pouzet, une