CHAPITRE Y
« balle avait renversé roide mort à ses pieds ce général , « son ami et son premier maître dans la guerre ; que, ce accablé de cette perte et s'arrachant à sa douleur, « quelques instants après il avait été s'asseoir à l'écart, ce environné des siens ; mais que là , les soldats de Pouzet a qui emportaient le corps de leur général , venant « à passer devant lui , il s'était écrié : « Hé quoi ! « faut-il donc que ce spectacle me suive partout ? — « C'était alors, au moment même où il achevait cette « exclamation douloureuse , se couvrant les yeux de «c sa main , qu'un boulet, en ricochant, lui avait brisé <c les deux genoux croisés l'un sur l'autre ! »
L'officier terminait ce triste récit, lorsque Napoléon consterné aperçut nos grenadiers tout en pleurs, rapportant dans l'île le héros mourant. A cette vue , se précipitant vers lui , il l'entoure de ses bras , et, fondant en larmes, il couvre son front de baisers : « Lannes, <c mon ami! s'écrie-t-il en sanglotant, me reconnaisse tu? c'est moi! c'est Bonaparte! ton ami! Lannes, « Lannes! tu vivras, tu nous seras conservé! » A cette voix si chère le maréchal , ouvrant les yeux , repondit avec effort : « Je désire vivre, vous servir encore, et « notre France... mais je crois que dans une heure « vous aurez perdu celui qui fut votre meilleur ami ! » On venait de le déposer à terre. Les témoins existant encore disent tous que , au travers des pleurs qui mouillaient leurs yeux , ils virent pendant quelque temps Napoléon à genoux, la tête penchée sur celle de l'infortuné maréchal, le couvrir de larmes. Lorsqu'enfin il lui fallut laisser emporter à l'autre bord son ami mourant, revenant à Masséna il s'efforça de
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reprendre quelque fermeté ; mais, ses sanglots le dominant, il s'excusa d'oublier son armée dans un instant aussi critique, « étant, lui dit-il, frappé au cœur « par un coup aussi funeste ! »
. Dès lors pourtant, rendu tout entier au soin de faire garder le champ de bataille, il y renvoya Masséna. Puis, s'occupant lui-même de faire retirer dans l'île tous nos débris, il donna l'es ordres nécessaires pour en compléter la défense , et pour employer tout ce qui restait de ressources au rétablissement des ponts.
Quelques moments plus tard , le feu redoublant , i) s'inquiéta , et envoya Monthyon dire à Masséna de tout faire pour défendre Aspern quatre heures encore. Masséna était assis en ce moment sur les ruines de ce village. 11 saiêit le bras de Monthyon avec une ardeur si chaude , que la trace de ses doigts y resta longtemps empreinte. « Allez dire à l'Empereur, répondit- « il, que nulle puissance au mondé ne me fera reculer « d'ici; et que j'y resterai quatre heures ! vingt-quatre « heures 1 toujours! » Une heure plus tard, au nouveau bruit plus alarmant d'une vive fusillade , sur unsecond message de Napoléon , porté par Canouville , le conjurant de tenir jusqu'à la nuit : « Tenir? s'é- « cria le maréchal , dont les yeux petits mais scintil- « lants brillaient de cet éclat extraordinaire que je « leur ai vu jusqu'à son dernier jour, tenir? Nonr • « non, je ne tiens pas; je ne me défends point; j'at- « taque! C'est moi qui attaque! dites-le lui bien, et « que j'attaquerai jusqu'à la nuit close! » Heureusement l'ennemi était épuisé, et l'attitude de Masséna suffit pour le maintenir à distance respectueuse.