CHAPITRE V
A neufheures du soir les feux autrichiens, s'éteignant successivement, cessèrentenfin. C'est un fait vrai, quoiqu'in vraisemblable, que ce ne fut que le lendemain a3, au grand jour, longtemps après l'abandon d'Aspern et d'Essling par nos arrière-gardes , que l'ennemi, retiré au loin sur ses positions de la veille, osa s'aventurer dans les ruines désertes de ces villages, tant la défense avait été plus victorieuse que l'attaque ! Alors seulement Masséna , resté presque seul sur la rive gauche du Danube , consentit à en repasser le premier bras, et à en faire reployer le pont. Mais il ne s'y résigna, en dépit des feux dont l'artillerie ennemie osait seule attaquer notre retraite, qu'après avoir fait disparaître du champ de bataille quelques-uns de nos débris , et jusqu'à des casques et des cuirasses qu'il fit jeter dans le fleuve. Un peloton de cavalerie ennemie vint alors proclamer la victoire par de vaines et ridicules fanfares et en paradant à portée de l'île. On le fit chasser par un coup de notre mitraille.
Là se borna cette victoire de l'Archiduc. Il la devait à l'énorme crue du fleuve , et à des moulins et des bateaux chargés de pierres, lancés contre nos ponts. Les jours suivants il n'osa la continuer que par de semblables moyens plusieurs fois renouvelés ; ce fut vainement. Dès le surlendemain le passage sur le grand bras fut rétabli, Vienne comprimée par Davout, le fleuve surveillé sur tout son cours; et Masséna, inattaquable ou plutôt inattaqué, demeura ferme et calme dans son île.
Cependant , vers neuf heures du soir, l'Empereur s'était jeté dans une frêle barque; il avait repassé
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sur l'autre rive. Epuisé de faim, de fatigue, et rendu à toute sa douleur, il s'était traîné, appuyé sur le bras de Savary, jusqu'à Ebersdorf. Son valet de chambre m'a raconté que là, seul avec lui, il le vit assis, immobile, muet et le regard fixe, devant son repas préparé à la hâte. Les yeux de Napoléon étaient inondés de larmes ; elles se succédaient et tombaient silencieusement dans la soupe qu'on venait de lui servir, et que son angoisse l'empêcha longtemps d'achever. Puis, de moment en moment, il envoyait demander des nouvelles du maréchal Lannes.
Le lendemain sa première pensée dirigea ses premiers pas au quartier du maréchal. L'âme du héros si horriblement mutilé était toute guerrière encore! Il n'était préoccupé que^de demander à l'art les moyens de pouvoir reparaître un jour sur de nouveaux champs de bataille. L'Empereur revint près de lui le 24, et les jours suivants. Mais dès ce second jour, jusqu'au 3o mai, l'infortuné maréchal perdit toute connaissance. Le dernier jour, quand Napoléon, sans espoir, le revit encore, il le trouva saisi d'un délire prophétique, s'agitant, croyant défendre Bonaparte, ets'écriant, comme en effet bientôt cela devait arriver, « qu'il voyait un « assassin prêt à attenter à la vie de son Empereur! »
On venait d'arracher Napoléon à ce douloureux spectacle ; il revenait chez lui absorbé , lorsqu'on accourut lui dire que le maréchal le redemandait ; et il' s'empressait de retourner à ce lit de mort, quand un second message l'arrêta !
L'Empereur n'avait plus , pour se consoler, que les honneurs funèbres dont il entoura cette cendre à ja-