CHAPITRE VI. 4t
la direction de sa fuite , il s'en servit pour le poursuivre» Le 17 il arriva à Nauembourg , après avoir traversé le champ, tout sanglant encore, d'Àuerstœdt. Ce lieu de carnage, plus que d'autres, le consterna ; on l'entendit s'écrier : <* Que c'était. un affreux spectacle « qu'un champ de bataille! Que jusqu'à trente ans
* la victoire pouvait éblouir et parer de gloire de « telles horreurs, mais que plus tard.... » Je ne sais ce qu'il ajouta, mais dans Nauembourg, qu'il trouva comble de nos blessés, toujours sous la même impression, il dicta pour l'Impératrice des paroles toutes semblables.
Là encore, apprenant enfin les détails de la conduite de Bernadotte pendant ce massacre : « Cet acte « est odieux! dit-il; un Conseil de guerre le condamne nerait à mort! Mais cela est si honteux qu'il vaut « mieux le taire! Je le livre à sa conscience, à l'opi-
* nion de l'armée; quanta la mienne, je la lui ferai « connaître! »
■ Le 19. octobre, de Nauembourg à Mersebourg, en traversant le champ de bataille de Rosbach, il en fit renverser et transporter en France la colonne triomphale. A Halle ensuite et à Dessau, les 20 et 22 octobre, de plus en plus instruit des résultats de sa victoire, dans les coups sanglants du sort, dont tous les chefs ennemis, provocateurs de cette guerre, venaient d'être si fatalement frappés, il crut voir plus que jamais luire son étoile, sa confiance en elle en augmenta : « C'était, disait-il, le doigt même de la Provi- « dence qui avait marqué ces victimes! » Dès lors éclatèrent dans ses bulletins des récrimi-
nations menaçantes. A leur apparition , et surtout à celle du bulletin du a5 octobre, ses ennemis se récrièrent : « Pourquoi des imputations si cruelles? N'en « avait-il donc pas assez de tout le sang, de toutes les « dépouilles des vaincus, sans poursuivre encore leur « mémoire? Ainsi le malheur ne protégeait plus! La « mort même n'était plus un asile ! C'était ramener « les temps barbares, où la colère survivait au combat <r et ne s'assouvissait pas même dans la victoire ! »
A des reproches si graves, et que l'on n'a pu ni dû dissimuler, comment ne pas s'arrêter quelques instants, et comment, sans en mesurer la juste portée, les transmettre au temps à venir? Si Ton ne voit ici qu'un vainqueur, le pied sur sa victime, et, tel que les rudes héros d'Homère , l'insulte à la bouche , achevant de l'écraser, sans doute cet emportement sans générosité, dans un triomphateur chrétien du dix-néuvièrae siècle, paraîtra bien condamnable. Pour nous, quel que soit notre respectueux attachement pour la mémoire du grand homme que nous avons servi, attaché inviolablement avant tout à des principes éternels, nous n'entreprendrons pas d'excuser ce qui n'admet aucune excuse. Mais, en convenant de cette faute, notre devoir, comme témoin, est de l'expliquer.
Or, quelque pernicieuse que puisse être, même sur l'esprit le plus éclairé et le plus élevé, l'influence du pouvoir suprême couronné de tant de gloire, comment supposer que le héros si généreux de l'Italie, devenu Empereur, eût aussitôt et aussi entièrement changé de caractère? Comment croire à un aveuglement aussi passionné dans un génie si calcu-