CHAPITRE VI
Pourtant, dans cette année 1810 d'un si brillant début, plusieurs événements protestèrent ; et d'abord, après Fénormité de ce sénatus -consulte contre le Pouvoir Temporel du Saint-Père , ce sinistre incendie de la salle de bal du Prince de Schwartzenberg; puis le départ de Lucien pour l'Amérique et sa captivité chez les Anglais; enfin la défection du Roi de Hollanfle, autre frère de l'Empereur.
On se souvient que, en 1806, les Anglais, contre le droit et l'usage , avaient déclaré bloqués tous les ports français ou occupés par la France, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe ; qu'à cette violence Napoléon avait répondu , de Berlin , par un décret qui interdisait l'accès de ces ports à tout navire qui aurait touché au sol britannique; représaîlle à laquelle la réplique de Londres avait été, en 1807, la défense à tout bâtiment neutre de naviguer sur les mers européennes sans avoir*touché au sol anglais, y avoir fait vérifier sa cargaison, en avoir soldé les énormes droits et obtenu licence : seconde violence que l'Empereur, en novembre même année et de Milan, avait repoussée, en déclarant de bonne prise tout navire neutre qui se serait soumis à une telle dénationalisation ; ce qui avait décidé les États-Unis américains à interdire les
mers d'Europe à leur commerce, interdiction que violaient leurs commerçants d'accord avec Londres.
Telle était la situation de cette énorme lutte contre l'Angleterre, que l'Empereur accusait souvent de lavoir entraîné dans ses envahissements les plus excentriques, lorsque, en 1810, l'œil toujours partout à la fois , lisant lui-même chaque jour le mouvement de tous les ports, et s'efforçant de réprimer la contrebande, il exigea de ses alliés continentaux h saisie de tous les fraudeurs : exigence à laquelle ces alliés résistèrent sous divers prétextes, et surtout Louis Bonaparte lui-même, Roi de Hollande !
Lie Prince, jadis élevé par son frère avec tant de soins et de sacrifices, mais que, en 1 796 et en Italie, un mal, qui le rongea jusqu'à ses derniers jours, atteignit cruellement, avait une taille moyenne, la démarche gênée, le regard habituellement sans expression, et, à moins d'émotions vives, si singulièrement terne, que ses yeux semblaient éteints. Honnête homme et consciencieux, son cœur était droit, accessible et bon, mais son caractère bizarre était si mobile, que, incapable d'habitudes régulières dans sa vie privée, son esprit changeant se trahissait par une suite continuelle d'ordres et de contre-ordres. Ce qu'il y avait ae plus tenace en lui, c'était un amour-propre inquiet, jaloux, souffrant comme sa personne, et une humeur triste et taciturne. Père de ses trois fils quoi qu'on en ait dit, il aimait son frère ; il en était moins indépendant que Lucien , mais bien plus que le Roi Joseph, étant moins ambitieux et plus fier que celui-ci. Tel il me jparut,