CHAPITRE VI
jusqu'à FÈbre, à un Empire qui dès lors, et avec tant d'adjonctions , n'aurait plus été la France !
En effet, l'Empire d'alors, c'était l'Empereur! Il n'était qu'en lui! Monstrueux assemblage de parties hétérogènes sous sa main puissante, cet Empire, sans existence propre, n'en avait d'autre que la sienne! Cette main n'allait même plus suffire ; ce fut alors pourtant qu'il commença à vouloir forcer la Russie cje s'y soumettre!
Et tout cela s'entreprenait au moment même où trois cent quatre-vingt mille hommes, de nos forces les plus vives, s'usaient dispersés dans le gouffre de la Péninsule Ibérienne ! Ici Ton s'arrête, involontairement effrayé d'une telle œuvre ! On se demande comment , lorsqu'on en fut témoin , on put s'endormir un jour, une heure, sans vertige, sur ce sommet entouré de tant d'abîmes ! Combien d'années, combien d'armées jeunes et vigoureuses eût-il encore fallu à celui qui osait former un tel assemblage de contrées, de peuples, de langages et d'intérêts si divers, au grand homme enfin seul capable de les dominer pour les transformer, les assimiler, pour en faire un ensemble transmissible, avec quelques chances de durée, à un héritier à naître encore !
On croyait bien , il est vrai , que plusieurs de ces agrandissements les plus excentriques étaient destinés à être abandonnés en échange de nos colonies captives, au jour de la paix universelle; mais, dans cette supposition, l'occupation militaire ne suffisaitelle pas? Pourquoi donc en faire des départements du grand Empire? Hé bien pourtant, quelles que fussent les
craintes, parfois alors exprimées jusque dans le salon des aides de camp de l'Empereur et dans les entretiens secrets des hommes les plus prévoyants , il en faut convenir, généralement ces appréhensions étaient incertaines et fugitives; elles portaient seulement sur un avenir que notre grand homme, encore dans toute la force de l'âge , et notre puissance victorieuse nous faisaient paraître bien éloigné. On en peut juger par toutes les soumissions, par toutes les transformations d'alors, même de gens des partis les plus tenaces. Au milieu de tant de triomphes , et quand nos ennemis eux-mêmes, enfin résignés, paraissaient soumis, ralliés même à la fortune de notre Empereur, pourquoi donc s'assombrir, pourquoi se fatiguer à en prévoir l'éclipsé ou totale ou partielle? Il était si doux de s'abandonner à cette étoile! Elle nous éblouissait , elle était si haute , si rayonnante , elle avait opéré tant de prodiges!
Et combien de nous, malgré les perpétuelles variations de notre ciel de France , quand parfois ils en contemplent la sérénité , sont tentés de la croire inaltérable, et se trouvent journellement surpris par une transformation orageuse subite et inattendue! Qui de nous encore, lorsque tout à coup il apprend la fin d'un être laissé naguère en pleine santé, ne se récrie, tout étonné « que ce mortel soit mort! » selon l'expression du plus grand des orateurs sacrés de noire grand siècle littéraire? Tels nous étions , et ce fut bien plus* encore , le 20 mars 181 1 , quand , exhaussant de plus en plus notre orgueil, pour rendre notre chute plus forte et plus imprévue , le Ciel compléta cette