CHAPITRE VU
« mais empêchez l'Institut de parler politique, car « cela est plus facile à arrête? qu'à modérer ! »
Mon père ouvrit alors la porte, et tous, voyant l'Empereur sourire en le reconduisant avec la plus gracieuse bienveillance , s'empressèrent autour de lui.
Le lendemain matin M. de Chateaubriand écrivit à mon père pour le remercier de la persistance avec laquelle il l'avait défendu. Le jeudi suivant l'Académie délibéra sur le rapport de sa Commission. La conclusion fut de charger son Directeur d'inviter M. de Chateaubriand à supprimer de son discours tout ce qui avait trait à la mort du Roi. M. de Chateaubriand attendait dans une salle voisine : mon père alla lui faire part de cette décision. Le premier mot du nouvel académicien fut : qu'il ne se soumettrait à aucun retranchement. Ce fut aussi son dernier mot, quoique modifié dans sa forme; car, mon père lui ayant répliqué qu'il ne ferait usage de sa réponse que lorsqu'il la lui aurait répétée ailleurs, et dans une disposition plus calme , le surlendemain M. de Chateaubriand revint chez mon père, et, ne Fayant pas trouvé, il lui écrivit sur son bureau : « Qu'en ce mo- « ment il était trop souffrant pour travailler, et qu'il « ne renverrait à l'Académie un autre discours de « réception que lorsque sa santé lui permettrait de « s'en occuper. »
On sait que cette feinte indisposition fut assez persistante pour durer jusqu'à la Restauration.
La Restauration! Et par la conquête, par l'envahissement retournés contre nous-mêmes 1 Oh! combien alors nous nous croyions loin de cette catastrophe! ou
plutôt nous n'y songions aucunement. Et en effet, au sein de tant de triomphes , enivrés de tant de victoires, au bruit de la seconde retraite de Wellington en Portugal, de la chute , entre nos mains , de toutes les villes fortes de l'Espagne ; à la nouvelle des triomphes de Suchet dans les trois provinces conquises autant par son admirable administration que par la vigueur habile de ses armes , comment admettre la possibilité d'une telle révolution dans les choses, dans les personnes? Comment croire à une transformation aussi complète d'une fortune si grande et de tant de fortunes privées, à un bouleversement aussi entier d'une organisation aussi puissante, et de tant d'intérêts, d'habitudes, de pensées et de sentiments qui s'y rattachaient? Et cependant cette année 1811 devait élre la dernière de la toute-puissance ascendante de Napoléon et de notre Empire. Notre étoile ne devait plus jeter que de dernières lueurs, brillantes encore, mais trompeuses, mais passagères, mais telles que ces lumières mourantes, qui ne jettent plus un dernier éclat que parce que, en expirant, elles consument avec elles tout ce qui les avait jusque-là soutenues et environnées ï Maintenant qu'il ne me reste plus qu'à retracer ce triste et dernier ordre de souvenirs, pendant que, hors sur mer et en Espagne, tout semble encore autour de Napoléon reposer en paix , rétrogradant brièvement vers le passé et devançant un avenir qui s'approche , je détacherai de ce récit , afin de n'y plus revenir, l'ensemble d'un épisode du règne de Napoléon. J'ai dit, en leur temps, plusieurs des faits relatifs au différend de l'Empereur et du Saint-Père; mais, puisque