CHAPITRE VU. 4t
seoir un moment dans ce fauteuil , et de là examiner curieusement tout ce qui était à sa portée.
U y avait au côté droit de ce siège , dans le mur près duquel il se trouvait , un placard resté entr'ouvert. Parmi les objets que renfermait cette armoire Je remarquai une lorgnette d'un seul verre ; j'osai la toucher, l'essayer même. Le verre en était concave ; son numéro, huit ou neuf, n'avait pu convenir qu'à une forte myopie. « Hé quoi! m'écriai-je, en me levant « précipitamment, car je me sentais là mal à mon « aise, ce verre appartenait-il au Grand Frédéric? » Lé valet de chambre répondit affirmativement, et que cet objet , comme tous ceux qui se trouvaient là , avait toujours été conservé religieusement à la même place, où la mort du grand homme les avait surpris. Étonné , je renouvelai l'épreuve à plusieurs reprises, et, quelque tentation qu'il me fallût vaincre , je remis scrupuleusement où je l'avais pris, ce verre qui me paraissait et qui était en effet si remarquable.
Ainsi donc , sur les champs de bataille, où la vue joue un si grand rôle, frappé de la même myopie qu'Alexandre le Grand et que le grand Gustave-Adolphe , Frédéric le Grand n'en avait pas été plus arrêté dans ses victoires que ces deux grands hommes de guerre! Dans de moindres proportions Davout, à Auerstœdt, venait d'offrir un autre exemple de ce phénomène. Ces exemples prouvent que c'est surtout dans le caractère qu'il faut chercher la source des grandes actions; que, dans les batailles, pour des hommes aussi haut placés , quand leur parti est pris , les points décisifs reconnus, et les ordres donnés en
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conséquence, il peut suffire de la vue d'ensemble, dont celle des détails pourrait parfois les détourner ; détails où peuvent les suppléer leurs lieutenants qu'ils ont toujours su, ou choisir, ou former et inspirer.
Je me perdais dans ces réflexions, en continuant a placer autour du palais les différents postes , lorsque Napoléon arriva. Il voulut aussitôt être conduit au milieu de ces mêmes souvenirs. Je les revis à sa suite r non sans un embarras intérieur qui pouvait ressembler à un remords. L'Empereur les examina avec une curiosité attentive et silencieuse.
Ce fut, je crois, le lendemain :a5 octobre que , me rencontrant sur son passage et le voyant sortir à pied du côté de la ville avec quelque préoccupation, je le suivis jusqu'à l'église qui renferme le tombeau du Grand Frédéric. Il s'y rendit à pied et d'abord précipitamment ; mais , arrivé à ce temple , sa marche se ralentit : elle devint de plus en plus lente et posée , à mesure qu'il approcha des restes du grand Roi auquel il venait rendre hommage. La porte du monument était ouverte; il s'arrêta à l'entrée, dans une attitude grave et recueillie. Son regard plongeait dans l'ombre qui enveloppait cette cendre auguste. Il demeura ainsi près de dix minutes , immobile , silencieux , et comme absorbé dans une méditation profonde. Nous étions quatre ou cinq autour de lui : Duroc , Berthier, Caulaincourt, l'aide de camp de service, et moi. Nous contemplions tout ce que ce rapprochement avait de solennel et d'extraordinaire , nous figurant ces deux grandes âmes en présence , nous identifiant aux pensées que nous supposions à notre Empereur, devant