CHAPITRE X
racles d'en haut seuls sont inexplicables; quant à celui-ci en voici la cause. Quelle qu'ait été l'habileté des ordres de marche de Napoléon après Iéna, et leur impétueuse exécution, tout cela n'eût pas dû suffire. Les soixante mille hommes d'Hohenloe, de Weymar et de Blûcher , passant l'Elbe à Magdebourg ou aux environs, pouvaient échapper à notre poursuite et rejoindre leur Roi par delà l'Oder. Quant aux citadelles de ces deux fleuves , leur résistance aurait dû fixer, plusieurs mois sur ces rives, l'armée conquérante.
Mais, dans la fuite de ces corps et dans notre poursuite , outré la différence de caractère des deux nations, l'une si prompte, l'autre si lente; outre l'ardeur, la confiance , l'ensemble que donne le succès d'un côté , et de l'autre le trouble, l'insubordination, la désorganisation qui suivent la défaite, c'est à la différence des mœurs des deux armées qu'il faut attribuer ce complément de victoire et de désastre. Soumis à la règle et à leur méthode , ces Prussiens fuyaient .chez eux en ménageant tout, perdant le temps à s'étendre pour vivre, afin de ne point épuiser et écraser les lieux où ils passaient. On les vit mourir de faim plutôt que d'oser toucher aux meules de grains et de fourrages près desquelles ils s'arrêtèrent !
Nous, au contraire, dans ce pays ennemi nous ne ménagions rien. Trop accoutumés à ne vivre que de maraude, sacrifiant tout à notre but, n'ayant pour première règle que le succès, nous prenions, nous dévorions, en courant, tout ce qui se trouvait sous notre, main , vivres et fourrages On a bientôt ainsi
gagné quelques heures, quelques jours même. Voilà comment Murât et sa cavalerie prévinrent et coupèrent en tête la fuite de l'armée prussienne, en prirent la moitié, et rejetèrent lautre part sur nos corps qui la poursuivaient. Dans le combat, l'audace de son côte -et de l'autre l'étonnement et l'épuisement firent le reste. Ceux de Blûcher exceptés, c'étaient des squelettes affamés lorsqu'ils se rendirent.
Quant à la chute inopinée et simultanée de leurs forteresses, comme tout ce qui était le plus vigoureux avait été appelé à l'armée active, elles n'étaient restées défendues que par des recrues encadrées dans des invalides , sous des chefs surannés , auxquels la stupéfaction de se trouver tout à coup aux avantpostes, acheva de faire perdre le peu de tête qui leur restait. La contagion de toutes les capitulations qui les entouraient, les gagnai Nous leur apparûmes comme des hommes irrésistibles, tombant du ciel sous leurs remparts. Ce fut à des êtres surhumains qu'ils se rendirent. Le génie allemand est assez disposé à ces imaginations , comme au reste la plupart des hommes, à ployer devant ce qui les étonne et à diviniser ce qu'ils craignent !
Mais nous-mêmes, et notre Chef comme nous, après de si fabuleux succès, ne commençâmes-nous pas à trop croire que tout nous était possible? En effet l'ivresse de notre joyeuse et orgueilleuse exaltation était à son comble. L'un de nos corps d'armée s'était dit « La Dixième Légion du nouveau César ! » Un autre demanda que Napoléon fût désormais appelé «c l'Empereur de l'Occident ! » Lannes, certes le moins