CHAPITRE I
« Qu'avez-vous dans la caisse de l'armée? » lui demanda-t-il. — a Cent cinquante mille francs, Sire, » lui répondit Daru. — « Êtes-vous fou ? s'écria Napoléon, « voulez-vous donc que j'aille faire la guerre aux « Russes comme un Tartare? » Daru lui répliqua : « Qu'il oubliait qu'il n'avait passé le Rhin qu'avec « vingt-quatre mille francs ; que, cependant, deux cent « mille hommes avaient été nourris , soldés, habillés « même, et tout cela aux frais àe la Prusse; qu'elle « était épuisée, et qu'il fallait du temps pour en « retirer plus d'argent! »
Au reste cet administrateur probe , rigide, et d'une infatigable activité , eut bientôt surmonté un si grand obstacle. Tels étaient les choix de Napoléon. C'est une chose digne de remarque que lui-même composa son entourage, et qu'il ne fut entouré que d'honnêtes gens. S'il y eut quelques exceptions, elles furent rares, commandées par les circonstances , et dès qu'il crut pouvoir en secouer le joug , il le fit avec empressement.
Le besoin d'argent ne fut pas le seul que ce premier pas dans ces déserts de boues et de glaces fit plus que jamais sentir à l'Empereur : la nécessité d'y soutenir notre constance le préoccupa. Delà sa proclamation du 2 décembre, où, pour exciter l'armée , il* lui rappela ce premier anniversaire de sa célèbre et savante victoire d'Austerlitz. De là, sans doute encore, la publication du décret suivant, qu'autrement, et ce qui ne convient guère au génie de Napoléon , il faudrait attribuer à un transport exalté de reconnaissance dans une imagination échauffée de gloire.
On se souvient que, à Paris, pendant la paix, le monument déjà commencé de la Madeleine avait été destiné à une Bourse. On avait alors voulu plaire au commerce. Mais, les temps ayant changé, la destination changea. L'esprit guerrier redevint ce qu'il y avait de plus pressant à satisfaire : et un décret, daté dePosen, voua ce temple à la gloire delà Grande Armée Française ! L'Armée apprit que tous les noms des siens, soldats ou autres, cités pour des actions d'éclat, y seraient inscrits. Ce moyen d'émulation excita peu ; le plus grand nombre n'y songea guère. Ceux qui comptaient avec l'avenir, jaloux d'avance , prévirent que dans un monde où la valeur des choses se mesure sur leur rareté , la multiplicité de ces noms en diminuerait l'estime ; qu'ils feraient foule, provoqueraient la satiété ; et que les cent voix même de la Renommée s'en fatigueraient. Ils comprirent, d'ailleurs, qu'une si longue nomenclature serait sujette à révision; que, pour la discréditer, il suffirait de quelques insertions infailliblement obtenues par l'intrigue ou la faveur. Les plus indépendants ajoutèrent, que : toute-puissante que fût la voix qui les aurait dictées, il y avait usurpation sur les droits du temps à prétendre décerner des apothéoses; qu'on ne décrétait pas ainsi la gloire; que, tout grand que pût être l'inscripteur, elle venait toujours de plus haut que de main d'homme ; qu'enfin son unique temple , le seul durable , le seul que l'avenir reconnaîtrait, était et serait à jamais l'Histoire !
Quoi qu'il en soit, aux yeux de Napoléon ce fut un moyen d'excitation de plus. Engagé dans la plus vaste lutte que jamais grand homme ait osé tenter, il