‹ Histoire et mémoiresChapitre 52 sur 266 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

vivement et à deux reprises. Je le quittai surpris et reconnaissant de cette marque d'intérêt ; quatre jours avant il m'avait ordonné de faire auprès de lui le service d'aide-de-camp ; cet accident le confirmait-il dans cette volonté? je pouvais le croire. En tout cas, un malheur m'ayant séparé de lui le lendemain ajourna de six ans pour moi cette fortune.

Je ne puis me décider à passer ici sous silence un fait assez rare dont le souvenir me touche encore. J'ai dit qu'à l'attaque nocturne de l'Ukra, le a3 décembre, j'avais été démonté. Mon cheval avait été blessé d'une balle au poitrail, le sang en ruisselait; et, comme il ne pouvait plus se soutenir, j'avais été forcé de l'abandonner et d'emporter son équipement sur mes épaules. Arrivé à trois cents pas de là, à notre première grande garde , je me reposais devant son feu, assez chagrin de la perte de ma monture , lorsqu'un son plaintif et un choc inattendu me firent détourner la tête. C'était la pauvre bête qui, ranimée , s'était traînée de loin sur mes pas ; malgré la distance et l'obscurité elle était parvenue à me rejoindre ; et, me reconnaissant à la lueur de ce bivouac, elle venait de poser, en gémissant, sa tête sur ition épaule. A cette dernière preuve d'attachement mes yeux se mouillèrent; je la caressais quand, épuisée de sang et de son effort pour me suivre, et entourée de nos soldats surpris et touchés comme moi, elle tomba , se débattit un moment, et expira ! ,

Les malheurs , on le sait , marchent par troupes : on dirait que l'isolement n'est pas dans leur nature. Une série d'accidents commençait pour moi. En quit-

tant la misérable chambre de l'Empereur j'étais passé dans une espèce de couloir, jonché de paille, seul autre abri qui existât dans cette chaumière. Un officier piémontais, qui depuis s'est fort distingué, s'y était endormi; réveillé en sursaut il m'injuria sans savoir pourquoi ; et quand il eut repris sa tête , s'opiniâtrant , je fus forcé de lui assigner le lendemain pour le dénoûment de cette querelle.

Me voilà donc avec un cheval tué et un duel ! Je n'étais pas au bout : le jour revenu, nous fûmes, mon adversaire et moi, momentanément séparés par i'ordre de marche. Je partis avec Raap, général commandant la cavalerie de l'avant-garde. Bientôt, arrivés en vue de Nasielsk , nous aperçûmes l'ennemi sur le revers opposé, et couvert de bois, du vallon où se trouve cette ville. Dès nos premiers coups de mitraille la ligne ennemie s'entr'ouvrit , elle offrit un intervalle ; je proposai à Raap d'y faire charger l'un de ses régiments, afin d'empêcher les Russes de se réunir. Raap approuva : il me pria d'aller faire exécuter celte manœuvre.

Je la commençai à la gauche de la ville, avec Exelmans et le Ier de chasseurs à cheval qu'il commandait ; je l'achevai avec le I2me de dragons, Exelmans ayant été attiré à droite par l'attaque de Nasielsk. Mais le colonel du I2me s'emporta. Au lieu de tenir la plaine déjà balayée , la chaleur de la poursuite l'entraîna jusque dans les bois de haute futaie qui la terminent. Je l'y rejoignis et lui fis comprendre son imprudence ; elle était grande. Nous étions si absurdement déplacés dans ce bois, que, pour en sortir, nous fûmes

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