CHAPITRE H
obligés de défiler par un, et courbés sur nos chevaux , au travers des branches auxquelles les casques des dragons s'accrochaient.
Il était temps; déjà les fuyards ennemis s'étaient rassemblés par groupes, sur le bord de cette futaie, pour nous abattre successivement à la sortie de ce coupegorge. Je m'en échappai le vingt-cinquième sous leurs coups de feu. Aussitôt, et afin de faciliter la sortie du reste, ralliant ce peloton, je culbutai le groupe ennemi le plus rapproché. Mais en sauvant ainsi le régiment je me perdis; et ce fut par une faute toute semblable à celle que je venais de blâmer dans son colonel.
Il faut savoir ici que , derrière Nasielsk et du "c6té opposé à notre arrivée, partent en éventail trois larges routes. L'une , celle de gauche , court au nordouest vers Novemiasto ; l'autre , celle du milieu , un peu plus au nord, c'est la route de Wirziki ; celle de droite se dirige au nord-est, elle conduit à Srzegocin. Celle-ci était la route de retraite d'Ostermann. Un cours d'eau marécageux et la pointe de la forêt qui descendent du nord sur Nasielsk, la séparaient du chemin de Wirziki. Dans l'aventure qui va suivre , ces deux dernières routes et leur intervalle sont seuls à considérer.
Jusque-là la manœuvre que j'avais conseillée, et que je faisais exécuter, avait réussi. La ligne de cavalerie ennemie séparée en deux ne pouvait se réunir ; les uns fuyaient à gauche sur les routes de Novemiasto et de Wirziki ; leur général au contraire et le gros de sa division se retiraient à droite sur la route de
Sr^egocin. Quant à nous, placés entre deux, nous nous trouvions en même temps avoir tourné Nasielsk qu'en ce moment Exelmans et Raap attaquaient de front. H n'y avait donc plus qu'à profiter de cet avantage , en réunissant nos efforts aux leurs contre la ville et contre l'arrière-garde d'Osterman. Le iamc de dragons, délivré de la forêt par la charge que je venais d'exécuter, ne manqua pas cette attaque. Ce fat moi seul, avec le peloton que je venais d'entraîner, qui m'en écartai.
Notre premier élan avait été si vif au travers de ces hussards fuyant en déroute, que, en les poursuivant beaucoup trop loin dans la forêt sur la route de Wirziki, je m'en étais trouvé environné. Je m'arrêtais pour revenir au point d'attaque, quand l'un d'eux passa si rapidement près de moi que je le manquai d'un coup de sabre. Irrité je m'attachai à sa poursuite, in'enfonçant aveuglément dans cette forêt , jusqu'à ce que je l'eusse atteint et abattu.
C'était une faute et, j'en conviens, un emportement de soldat bien irréfléchi. Je m'en aperçus aussitôt à mon isolement des nôtres, au milieu de sapins énormes dont l'immobile silence n'était interrompu que par le mouvement des fuyards russes. Je les voyais se dérober, à droite et à gauche du grand chemin, à travers ces grands arbres; leur effarement était heureusement si complet , qu'ils me laissèrent tourner bride et rejoindre le peu de dragons qui, m'ayant suivi, s'étaient imprudemment engagés sur cette route.
Ces dragons revenaient sur leurs pas ; deux de leurs officiers, frappés de vertige et n'apercevant pas le
danger de leur position, cheminaient lentement , au pas, en causant comme en pleine paix , sans mêm,e songer à rallier le faible peloton qu'ils commandaient. Ils n'écoutèrent ni mes représentations , ni même celles de leurs sous-officiers, qui leur montraient un gros d'ennemis de toutes armes nous barrant au-dessus de Nasielsk la sortie de la forêt, et s'apprétant à nous en disputer l'issue dans la plaine.
Il était évident qu'il ne nous restait d'espoir qu'en sortant de là, comme nous y. étions entrés, par une charge à fond ; mais ces officiers, dont l'un, fils d'un terroriste, nous portait, je crois, malheur, avaient perdu tout jugement. Incompréhensiblement obstinés dans leur négligente insouciance , ils me firent l'effet d'être empreints de fatalité , comme ces animaux marqués de rouge qu'on mène abattre. A leur défaut je courus à leurs dragons. Ils étaient au nombre de vingt-deux; mais, ne se voyant pas conduits , ils nous avaient devancés , en sorte que, lorsque je voulus en prendre le commandement et les rallier, il n'était plus temps. Tout cela fut l'affaire de quelques secondes , car dans, ces moments critiques l'action va plus vite que la parole. Déjà les dragons les plus avancés, sans chef, sans ordre, et repoussés , avaient abandonné la grande route : ils s'étaient jetés à gauche dans une prairie marécageuse aboutissant à des canaux. Malgré mes cris et mes imprécations ils y entraînèrent leurs officiers, et, demeuré seul sur le chemin, je fus forcé de les suivre dans cet impasse.
Là , environnés et fusillés à bout portant , ils se
laissèrent abattre successivement sans chercher à se défendre. Je vis ces infortunés mettre pied à terre et planter leurs sabres devant eux , montrant ainsi qu'ils voulaient se rendre. Tous y périrent, à l'exception de trois dragons, les seuls que je pus rallier. Alors , perçant le fond de ce cul-de-sac, franchissant le canal, nous arrachant à ce marais, et fuyant à notre tour, nous nous jetâmes, tous quatre, dans un sentier tracé au travers des derniers sapins qui séparent la route de Wirzicki de celle de Srzégocin. Ce sentier sembla d'abord nous conduire sur le bruit de notre canon , et, quoique Tanière-garde ennemie occupât toujours Nasielsk qu'il nous fallait traverser pour rejoindre notre armée, nous n'avions pas encore perdu toute espérance. Mais bientôt je m'aperçus que ce fatal sentier déviait à gauche, et qu'il nous éloignait de Nasielsk. Il fallait pourtant le suivre, et rapidement, car déjà nous entendions derrière nous les cris sauvages d'une multitude de Tartares acharnés sur notre piste. Il nous conduisit en quelques minutes hors de la forêt , mais ce fut sur la route de Srzégocin. Elle était couverte de troupes en marche de retraite. A cette vue mes dragons, transportés de joie, s'écrièrent : « Voilà les « nôtres ! Nous sommes sauvés ! — Dites perdus ! leur « répliquai-je, c'est l'ennemi! Nous sommes tombés « au milieu de l'armée russe ! Il n'y a plus qu'un parti « à prendre; joignons ses premiers traîneurs, faisons- « les prisonniers, et rendons-nous à eux, ils nous pré- « serveront ensuite. » A l'instant même, avisant un fantassin isolé, je l'attaquai; lui, se retranchant derrière un fossé, m'ajusta.