CHAPITRE III
« devez être sûr d'avance que rien ne pourra me « contraindre à y répondre. — Comment , Mon- « sieur!... s'écria-t-il avec violence dans un pre- « mier mouvement tout moskovite, vous osez!... » Mais aussitôt, la civilisation reprenant le dessus, il se dompta, me tendit la main , et d'une voix affectueuse il plaignit mon sort ; il déposa même les soucis, trop naturels dans sa situation assez critique, pour me demander des nouvelles de ceux des nôtres qu'il avait connus en France. Dans la soirée, à son quartier de Srzégocin, où nous passâmes la nuit, et le lendemain à notre départ pour Pultusk avant le jour, sa noble politesse et ses soins' généreux ne se démentirent pas.
Cette première nuit de ma captivité m'est restée dans la mémoire. Nous étions dans une chambre petite, mais chaude et assez propre ; une table au milieu, quelques chaises et un lit garni de paille en formaient l'ameublement. Tout fatigué qu'il devait être, le général voulut absolument me céder ce lit; il m'y fit d'abord panser mes blessures dont l'une était assez grave , et à ma prière il ordonna qu'on allât en faire autant à mes dragons. Il ne souffrit pas que je me levasse pour partager son repas, qui fut bien maigre, à en juger du moins par sa brièveté et par ce que son aide de camp m'en apporta.
Un personnage pâle, sec, d'une taille élevée, d'une apparence froide, et avec une cicatrice au visage, venait d'entrer. C'était Beningsen. Ils étaient quatre : lui, Ostermann et deux autres généraux. Leur préoccupation paraissait extrême, mais leur contenance était calme; leur discussion, qui fut longue, conserva
ce caractère. Ils tinrent conseil une partie de la nuit, autour de la table couverte de cartes qu'ils consultaient. Leur feld-maréchal Kaminski venait de les quitter, en ordonnant à tout prix une retraite générale sur Ostrolenka. Ce fut évidemment là, sur cette table, qu'ils se décidèrent à désobéir, à lutter contre Napoléon et à se défendre. Le sort voulut que je fusse témoin de leur détermination, qui faillit les perdre , mais enfin qui leur réussit et qui les honore. Ils me savaient attaché à Napoléon : plusieurs fois leurs regards se tournèrent vers moi; mais, de quelque importance qu'un renseignement de ma bouche leur pût être, ils respectèrent mon malheur et ne tentèrent d'en abuser ni directement, ni insidieusement. A deux heures du matin Ostérmann, avant de se remettre en marche, me fit couvrir d'une demi-pelisse polonaise, et me confia à la garde d'un officier et de six Cosaques. Les premières heures de cette marche furent pénibles : je les passai sur la paille d'un chariot découvert, au milieu des colonnes russes, et cheminant lentement ainsi au travers de leurs imprécations très-menaçantes. Vingt fois je vis le moment où ils' allaient me percer de leurs baïonnettes; j'en parai même quelques atteintes. Cette désagréable si* tuation , mais qui du moins me distrayait de mon chagrin , ne cessa que le 26 décembre matin , quand nous entrâmes dans Pultusk. J'y fus renfermé dans une maison de briques, de bonne apparence, à un étage, et dans une chambre à cheminée, ce qui est rare en ce pays. On m'y laissa longtemps seul à mes réflexions; elles étaient tristes!