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CHAPITRE III

Quand deux armées sont en présence, c'est-à-dire deux* réunions d'hommes animés des passions les plus opposées et les plus vives, il n'y a rien qui étonne et qui accable plus un prisonnier, que cette violente , cette brusque transition de Tune à l'autre ; rien de si amer, surtout pour celui qui naguère était parmi les victorieux, que ce passage de la puissance à l'impuissance, que cette transformation, si subite, d'une fière, ardente et active liberté en esclavage; rien enfin qui oppresse plus le cœur, que ce brusque arrachement du milieu des siens, de leur amitié, de leur communauté de langage, et de tant d'intérêts si pressants qui attachent l'un à l'autre, pour être soudainement transporté seul au milieu d'hommes de mœurs, de vêlements et de langage différents, de vœux ennemis, et enflammés d'intérêts et de passions toutes contraires! Aspect, isolement insupportables! Il semble vraiment qu'on vienne d'être frappé d'une mort subite, suivie d'une résurrection pénitentieUe dans un autre monde!

Et cependant ces premiers moments ne furent pas les plus pénibles. Je savais qu'Ouvarof, un aide de camp d'Alexandre, avait au même instant que moi éprouvé le même sort. Un échange était donc possible, et en effet Napoléon le proposa. Je me sentais d'ailleurs dans Pultusk, encore à portée des nôtres; bientôt même le bruit de leur canon se fit entendre; séparé des miens par la vue, du moins par l'ouïe j'y tenais encore, c'était un dernier lien. J'écoutais plein d'anxiété, il me semblait que ce bruit de guerre se rapprochait; évidemment un combat violent était engagé. Ce ca-

non était celui de f impétueux maréchal Larmes; malheureusement il fut repoussé. Il ne Tétait pas encore; sa première attaque avait réussi, ses coups devenaient plus distincts ; il y eut même un moment où je crus entendre qu'un tumulte, précurseur d'une déroute, m'environnait!

Il y avait plifeieurs heures que j'étais seul dans cette chambre; aucun des hommes qui me gardaient na-% vait paru. Que savais-je ? Dans la chaleur du combat, au milieu du trouble d'une défaite, n'était-il donc pas possible que j'eusse été oublié? Déjà j'entr'ouvrais la fenêtre, je sondais la cheminée, cherchant autour de moi quelque retraite où, me cachant et me dérobant à une première recherche, je pourrais attendre l'irruption soudaine des nôtres, et, dans le désordre des vaincus, leur échapper. Je comptais sur les habitants * ils étaient Polonais, ils favoriseraient ma fuite!... Une femme entra ; ses yeux humides, ses regards'attendris exprimaient un vif intérêt. Une main amie l'avait chargée de m'apporter un pain blanc d'une dimension énorme. Depuis vingt-quatre heures je n'avais à peu près rien mangé; un bien autre soin me préoccupait. Je la sollicitai, des yeux et par signes, de m'aider dans l'évasion dont j'avais conçu l'espoir; mais, à son attitude, à son doigt posé sur sa bouche, je vis bien que nous étions surveillés de près. Elle sortit et néanmoins j'espérais encore, quand l'officier russe et ses Cosaques reparurent. Ils me firent remonter sur mon chariot, et m'entraînèrent rapidement sur la grande route.

C'en était fait; dès le soir même plusieurs lieues

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