‹ Histoire et mémoiresChapitre 59 sur 266 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

m'avaient séparé des champs dé bataille. Je m'aperçus d'ailleurs que, si tous les égards convenables pour moi avaient été recommandés, la surveillance, dans ce pays pour eux tout ennemi, n'en était que plus active. Elle était telle que , dans nos haltes au milieu de ces déserts, si une nécessité m'obligeait à m'éloigner de quelques pas, toujours un Cosaque, le sabre nu, m'accompagnait. De même encore, pendant la longue durée des nuits, et quoique enfermé et étendu sur la paille au milieu de mon escorte, toujours un Cosaque demeurait debout à mon côté , l'œil sur tous mes mouvements, la lance d'une main , tandis que de l'autre il faisait une guerre active à ces insectes dégoûtants dont ils sont couverts, et dont j'avais peine à me défendre.

Rien alors, nul espoir, aucun péril ne me distrayait plus de mon malheur. J'eusse dû m'y soumettre ; mais au contraire je me joignis à lui contre moi-même , m'en accusant, et mon imagination trop' vive en doublant le poids. Tantôt elle me reportait , pleine d'anxiété, au milieu des miens : je croyais les entendre me reprochant ma folle imprudence, comme s'ils eussent pu la connaître , quand tous ceux qui l'avaient partagée étaient tués ou pris. Tantôt je me figurais que mon livret d'ordres, où la situation de l'armée était inscrite , trouvé dans mes vêtements par les Kalmouks, avait été conservé par eux et remis à quelque chef, ce qui n'était guère vraisemblable et heureusement n'était point vrai.

Ainsi j'aigrissais mes maux réels en m'en créant

d'imaginaires. Ce fut d'autant plus mal à propos, que, en ce même moment l'Empereur, loin de me blâmer ou de m'abandonner, disait dans son bulletin du 3o décembre : « Que, tombé dans une embuscade, j'avais « tué deux, ennemis de ma main avant de me rendre ; « qu'il m'avait fait réclamer, mais que je venais d'être « envoyé à Pétersbourg. »

J'avais fait mieux, puisque, au lieu de me laisser surprendre, c'était en attaquant, et après deux charges heureuses , qu'enfin j'avais succombé ; l'Empereur ignorait ces détails, et dans ceux qu'il supposait il cherchait à m'être favorable. Il fit plus : il voulut, sans m'accuser de mon malheur, en l'atténuant, et même en me louant, l'apprendre- lui-même à mon père. « M. de Ségur, lui écrivait-il, votre fils a été <c fait prisonnier par les Cosaques; il en a tué deux et de sa main avant de se rendre, et n'a été que très- « légèrement blessé. Je lai fait réclamer; mais ces « Messieurs l'ont fait sur-le-champ partir pour Saint- « Pétersbourg, où il aura le plaisir de faire sa cour à « l'Empereur. Il vous sera facile de faire comprendre « à Mme de Ségur que cet événement n'a rien de dé- « sagréable , et ne doit l'alarmer en rien . Sur ce, je prie « Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde (i), » « A Pultusk, le 31 décembre 1806.

« Napoléon. »

Tant de bienvaillance et un soin aussi paternel, si j'eusse pu en être instruit alors', m'eussent épargné bien des soucis.

(i) L'original de cette lettre est aux Archives Nationales.

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