CHAPITRE IV
Cependant, seul avec mes six sauvages, j'étais encore sans abattement, mon activité se nourrissant du mouvement de la route, de ces anxiétés mêmes si peu fondées, et, le dirai-je, d'un besoin tout matériel ; car, soit l'effet de tant d'émotions violentes, ou tout simplement de deux jours de jeûne , je fus alors saisi d'une faim si insatiable, qu'en vérité j'ignore ce que je serais devenu sans cet énorme pain polonais que, à Pultusk, l'officier russe chargé de ma garde n'avait pas voulu que j'oubliasse. Dans toute autre circonstance ce pain m'eût suffi pour quatre grands jours ; je le dévorai presque entièrement en vingt-quatre heures :* ce fut pour mes Cosaques d'escorte un spectacle qui les émerveilla!
Le lendemain soir nous arrivâmes à Rozan. Là, soit que la renommée d'un si miraculeux appétit fût parvenue jusqu^au colonel Prince T , qui se trouvait
blessé dans cette ville , soit plutôt que ce seigneur russe voulût se distraire de l'ennui de sa blessure, il me fit offrir de venir partager son dîner déjà servi. J'acceptai avec une reconnaissance qui dura peu, car il me fit payer cher ce maigre repas, qu'une querelle interrompit.
Nous commençâmes par des compliments réciproques de condoléances ; nous nous les adressions, moi d'une table assez bien couverte, et lui de son lit. Mais voilà que soudainement, dans ce Prince à demi civilisé le vieil homme russe reprenant le dessus, il m'apos-
trophe : « Quand donc, me dit-il, voire dévastateur du « monde en finira-t-il? Quand laissera-t-il en paix le <c genre humain ! » Surpris de cette attaque imprévue et si déplacée, je répondis vivement : « Que de Russe à « Français, et dans cette Pologne où nous nous trou- « vions, de pareilles qualifications convenaient mal. « Que, en tous cas, si elles étaient applicables, ce ne « pouvait être qu'aux agresseurs; et que, dans la quece relie présente, ce n'étaient point nous, mais son « Empereur et le Roi de Prusse qui l'avaient été. »
Surpris à son tour le Prince se tut; je me levai et nous nous séparâmes assez sèchement. S'il eût continué ses invectives il n'.eût été que brutal ; mais il fut pire, son silence fut perfide. On verra bientôt que, sur sa plainte, je faillis être envoyé en Sibérie. Il m'avait gardé rancune : il me représenta à son gouvernement comme un prisonnier révolté, m'accusant d'avoir osé, devant lai, injurier son Empereur!
Pendant qu'il me préparait ce long voyage, de mon côté, plus satisfait de ma réponse que de son dîner interrompu, j'étais revenu achever ce repas à mon auberge. Elle était encombrée de marchands russes. L'un d'eux était venu se placer en face de moi ; il m'envisageait, me dévisageait, et cela avec des exclamations accompagnées de gestes d'étonnement et de joie si bizarres, puis d'offres multipliées de verser dans mon verre tout ce qu'il y avait de meilleur à boire en ce logis, qu'enfin je demandai l'explication de ce ravissement si tendre et si généreux à mon officier de garde. « Il prétend, me dit-il, vous reconnaître. « — Quelle invraisemblance! répliquai-je; je suis de