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CHAPITRE IV

« Paris, et lui d'Astrakan, me dites- vous, il y a trop « loin de l'un à l'autre. — Attendez , reprit mon « officier; n'étiez-vous pas à Austerlitz? — Oui, sans « doute! — Un mouchoir blanc n'attachait-il pas a votre chapeau sous votre menton ? — Cela est vrai, « — N'avez- vous pas, à la fin de la bataille, tendu la « main à un Cosaque pour l'aider à se retirer d'un a lac gelé où il se noyait? — C'est encore vrai. — Eh oc bien, échappé ainsi à ce danger, à cette guerre et, « depuis, aux mains de vos soldats qui l'emmenaient, <c son temps de service étant fini, il est devenu marte chand à la suite de notre armée, et le voilà devant <c vous lui-même ! Il vous reconnaît, dit-il, à vos traits <c qu'il n'a point oubliés, et aussi à l'appareil de votre « blessure, parce que, de même que votre mouchoir « blanc de l'an dernier, ces linges blancs vous entoure rent la figure. »

Il n'y avait plus à en douter : la rencontre était aussi singulière qu'agréable, et ce fut avec un plaisir sincère que je serrai la main à ce bon Cosaque.

Ce dut être le 28 décembre que nous arrivâmes de bonne heure à Ostrolenka, où se trouvait le grand quartier général de l'armée russe. On m'y déposa dans la grande salle d'une auberge. Une multitude d'officiers y fourmillait. Je passai le reste de cette journée assis dans le coin d'un canapé, plus isolé que jamais au milieu de cette foule. Elle se renouvelait à tout instant , grossissant de plus en plus, et me fatiguant dune curiosité successive, tantôt bruyante, tantôt fixe, silencieuse et contemplative. Ils s'appelaient, ils s'arrêtaient en face de moi, se communiquant leurs ob-

servations, comme on le fait devant un animal inconnu, extraordinaire, qu'on vient de prendre dans un piège.

Le mouvement de ce grand quartier générai, qui me rappelait lé nôtre ; cette curiosité assez naturelle, mais si pénible pour moi, et qu'il me fallait subir; le contraste de ma triste et captive stagnation au milieu de leurs joies étrangères et ennemies, si libres et si actives, tout cela raviva et me rendit plus insupportables que jamais mes chagrins réels et imaginaires. Il fallait pourtant, seul en butte à tous ces regards, les soutenir, faire bonne contenance et même paraître fier, lorsque, à la longue et intérieurement, l'abattement succédait à l'irritation. Que de fois, dans cette interminable journée, et surtout quand des témoignages de compassion remplaçaient cette indiscrète curiosité, je fus forcé de dévorer des flots de larmes! Elles me gagnaient, je les renfonçais avec effort; combien alors j'eusse payé cher un moment de solitude! J'étouffais, mais enfin je parvins à cacher à nos ennemis cette faiblesse. Quelle honte si j'y eusse succombé ! Heureusement je pus me vaincre, et en apparence garder, en dépit de tant d'émotions diverses, un front convenable.

Le lendemain la scène changea; j'eus un autre combat bien plus vif à soutenir, mais moins difficile , car ce ne fut pas du moins contre moi-même. On venait de me réunir à un officier du i3me de chasseurs, prisonnier aussi, mais blessé si grièvement qu'il en devait bientôt mourir. Je me souviens que, ce jourlà, nous nous trouvions enfermés dans une salle de

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