CHAPITRE IV
billard, seuls avec deux officiers de l'administration russe- Le colonel Swetchin était l'un d'eux. Ils y étaient Venus remplis des sentiments de la plus délicate et noble générosité; Swetchin surtout me les exprimait avec toutes les formes les plus obligeantes et les plus aimables, lorsqu'un petit vieillard maigre, d'une physionomie de Kalmouk , sec et vêtu plus qu'avec simplicité , entra brusquement et même si grossièrement , le chapeau sur la tête, que je me redressai et demeurai sans le saluer, roide et immobile. Mais Swetchin , me serrant vivement le bras, me dit à l'oreille : « Saluez, « c'est le feld-maréchal Kaminski !» Je me découvris ; et tout aussitôt le maréchal , s'asseyant , dit à son aide de camp de prendre du papier, une plume et de se tenir prêt à écrire. Alors, sans autre préliminaire , il m'ordonna de répondre sur-le-champ aux questions qu'il allait m'adresser sur l'armée française. Je m'y refusai poliment, mais lui, sans m'écouter, continua. Je réitérai mon refus en ajoutant : « Que je a tenais trop à son estime ,pour lui répondre. » Il haussa les épaules; puis, se levant convulsivement, il me lança un regard sauvage, plein de menace, avec ces mots : « Vous êtes prisonnier, vous obéirez ! » et, me tournant le dos, il sortit aussi brusquement et précipitamment qu'il était entré.
Je me félicitais d'être si promptement débarrassé de cette incartade singulière, et Swetchin, qui n'était pas sans inquiétude, s'étonnait de ce dénoûment, lorsque l'aide de camp rentra , son papier à la main. « Voilà, me dit-il, les questions posées par M. le « Maréchal. Il veut que , à l'instant et par écrit , je lui
« rapporte vos réponses !» Je ne m'attendais pas à cette insistance, elle m'irrita. «Monsieur, lui dis- « je, vous avez entendu ma réponse à M. le Mare» « chai; je n'y ajouterai rien, je n'en ai point d'autre <r à faire. Respectez ma position. Ne me fatiguez plus « par des interpellations désormais déplacées et que, « en me jugeant par vous-même , vous devez croire « fort inutiles ! »
Cet aide de camp ne ressemblait nullement à son maréchal : il était d'une génération plus civilisée- « Mon Dieu, Monsieur, me répondit-il, excusez-moi r « j'exécute un ordre; vous ne connaissez pas le inaré- « chai Kaminski. Pour moi comme pour vous, je vous « en supplie, aidez-moi, répondez ce qu'il vous plaira ; « dites tout ce que vous croirez le plus utile à votre « armée, vraf ou non, il n'importe, pourvu que je ne « rapporte pas au maréchal un refus que je redoute, « et dont vous ne pouvez pas, comme moi, apprécier « les funestes conséquences. » Swetchin alors, se joignant à lui , me pressa instamment de le satisfaire : il me prenait les mains ; il me disait que j'avais affaire à un vieillard des anciens temps, capable de tout, et dont les féroces emportements n'étaient que trop connus et trop redoutés d'eux-mêmes et de toute l'armée russe !
Cela était si vrai, que, à force de barbaries, ce malheureux vieillard devait finir misérablement d'un coup de hache dont l'assassina l'un de ses paysans désespéré.
« Je vous comprends, Messieurs, leur répoqdis-je f « et je vous remercie du fond du cœur de vos bonnes