CHAPITRE V
la France , nous représentant les deux Peuples et leurs Empereurs par leur bon côté. Quant à leur politique ambitieuse ou non , nous convenions que, dans tous les cas , la guerre entre eux était contraire à tous leurs intérêts, tandis qu'ils n'auraient qu'à gagner à la paix, en dépit de l'Angleterre.
Toutes les nuits, rentré dans ma solitude, je réfléchissais à ces entretiens* Ce gouverneur n'y trouvaitil que le plaisir d'une conversation dont il semblait . privé au milieu de ses compatriotes? Profitait-il d'une occasion de s'épancher avec le fils de l'un des anciens amis de sa jeunesse ? Avait-il un but plus sérieux ? Quoi qu'il en fût et quoi qu'il pût arriver, en morale générale comme dans ma position particulière , j'étais certain que l'expression de mes vœux pour la paix , si elle ne pouvait être utile, était du moins convenable , surtout de la part d'un prisonnier et du fils d'un ministre plénipotentiaire, dont le nom était attaché aux plus beaux souvenirs de la Russie et au premier traité de commerce obtenu entre la France et cet Empire.
J'en étais là, soutenant ce rôle , lorsqu'un soir, c'était, je crois, le iar février 1807, enfermés plus mystérieusement qu'à l'ordinaire dans ce même cabinet, où tant d'heures aussi agréables qu'elles peuvent l'être pour un prisonnier s'étaient écoulées pour moi , après une courte récapitulation de l'esprit de nos entretiens précédents : « Mon cher Ségur, me dit le comte « Apraxin , en m' envisageant avec plus de bienveil- « lance encore que de coutume; connaissez-vous « bien toutes les anecdotes relatives à l'histoire de « votre Empereur alors qu'il était Consul ? Il y en a
« une qui devrait avoir pour vous en ce moment un ce intérêt particulier. Vous rappelez-vous comment, « peu après son avènement au Consulat, la paix se « fit entre lui et l'Empereur Paul; que ce fut un offi- « cier russe prisonnier qui en fut l'intermédiaire ; que « votre Consul, l'ayant fait appeler, l'envoya à Péters- « bourg; et que de cette mission est résultée la sépa- « ration de la Russie d'avec la Coalition , et l'alliance « entre l'Empereur Paul et Bonaparte? Dites-moi, « que vous semble de la position de cet officier et du . « rôle qu'il a joué dans cette affaire? »
À ce préambule, dont il ne me fut pas difficile de deviner l'intention , je me sentis saisi d'une émotion si vive, que j'eus peine à la contenir. « Certes, ré- « pondis-je, dans toutes les positions, mais surtout dans « celle d'un prisonnier, quelle mission pouvait être <r plus honorable , quel événement plus heureux ! Cet « officier a dû bénir dès lors une captivité qui l'a « rendu si utile à deux Empires! — Eh bien , reprit « Apraxin en me serrant les mains, vous acceptées riez donc une mission semblable ; je n'en doutais « pas d'après nos entretiens , et je vous l'ai peut-être « préparée. »
Alors il m'expliqua que deux partis, l'un français r l'autre anglais , divisaient le Conseil de l'Empereur Alexandre : que le premier, celui de la paix, quoique vaincu, luttait encore; qu'il fondait son espoir sur le caractère et les penchants de l'Empereur; que lui Apraxin, étant de cette opinion, avait écrit à Pétersbourg , m'avait dépeint à ses amis tel qu'il m'avait jugé ; et que, en ce moment, ils agissaient dans le but