CHAPITRE VI. ISS
Le nord-est de ce gouvernement touche à la Sibérie ; l'Oural l'en sépare ; cette région désolée s'étend jusques aux Samoyèdes. Selon les géographes et les habitants, Oustioug et Vologda réclament le triste honneur des exemples du froid les plus intense. À Olonetz, et même dès Vologda, des lichens, quelques racines, et Técorce des sapins réduite en farine, suppléent parfois à de trop rares moissons, que le moindre coup de vent du nord détruit, au milieu même des courtes chaleurs d'un été pendant lequel le soleil n'a, pour ainsi dire, point de coucher et point d'aurore.
Et pourtant , sur un sol si inhospitalier le génie sociable de l'homme l'emporte encore. Les chevaux et les bestiaux n'y manquent pas -, un commerce actif le vivifie : de longues files de traîneaux de marchandises avaient défoncé la neige de la grande route. J'appris que Vologda, terme de notre voyage, ville où quatorze mille habitants sont dispersés dans le vague d'un vaste espace, était l'un des centres les plus animés du commerce russe ; que des baies succulentes d'arbustes en étaient les seuls fruits; que les habitants de cette région savaient y dérober quelques légumes, tels que le choux, l'ail et le raifort, aux rudes hivers dont cette nourriture combattait l'influence scorbutique; que surtout, depuis la destruction de Novogorod la Grande, cette ville renfermait des fabriques de toile de lin ,' de cuirs , de suifs, de tuiles et de faïence, de cire, d'huile, de térébenthine, de papier, et même de rubans et de mouchoirs de soie ; qu'enfin, avec ces objets manufacturés, ses bois de construction et son gibier, Vologda, se trouvant être l'entrepôt
des marchandises intérieures de la Russie destinées à Tobolsk et à la mer Blanche, faisait avec Archangel et la Sibérie un commerce d'exportation assez remarquable.
Tel était le lieu de mon exil ; nous allions l'atteindre. Pendant le peu de jours de six heures et de nuits de dix-huit heures que nous mîmes à ce long et trop rapide trajet, mes observations n'avaient pu porter que .sur quelques objets extérieurs. Depuis Jaroslaf je voyais bien que la contrée devenait de plus en plus déserte, et d'un aspect sombre et sévère; mais quant aux hommes et à leurs habitudes , au milieu de ces solitudes plus ou moins sauvages , ce qui m'étonnait c'était de les voir toujours pareils. Tout y portait la même empreinte , celle d'une immense, d'une éternelle et universelle uniformité de servitude ! Je venais de traverser les gouvernements de Smolensk, de Kalouga, de Vladimir et d'Iaroslaf, j'arrivais dans celui de Vologda; et cependant, du centre au nord de ce vaste Empire, dans les habitations rurales de ce peuple serf, logements, meubles, vêtements, nourriture même, et caractères apparents, rien n'avait changé. C'était partout une même, une primitive immobilité de mœurs brutes, de foi superstitieuse, de coutumes grossières; partout, sous le niveau d'un même joug, même conscience d'abaissement ; un même docile et souple empressement, une même ardeur adroite et obéissante un même dévouement dans l'esclavage. Ces pauvres gens répétaient obstinément , et sans nuls progrès, la vie de leurs pères : ne croyant que ce qu'ils avaient cru , et de vérités que si elles étaient vieilles, comme