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CHAPITRE VI

si, dans leurs têtes endurcies par le double despotisme du maître et du climat, les idées au lieu d'être meubles étaient immeubles !

Ce fut le 19 février, après neuf jours et autant de nuits de ce rude voyage et vers le milieu de la journée, qu'enfin nous aperçûmes les dômes des églises de Yologda et les grands bâtiments de briques où réside le gouverneur de cette province. Moustaphine me remit entre ses mains. En se séparant de moi cet excellent jeune homme s'attendrit; il voulut me laisser écrit dans mon portefeuille un simple et touchant adieu ; le voici, ce n'est pas sans émotion que je l'y retrouve : « Souvenez-vous de moi, et Dieu veuille que « je vous revoie encore ! » Tout Russe qu'il était , et accoutumé aux déserts glacés de son pays, il gémissait d'avoir été forcé de me conduire et de m'abandonner dans cette contrée désolée, que le gouverneur n'embellissait guère. C'était un grand et long Allemand, maladif, phlegmatique et taciturne; mais s'il avait quelques-uns des inconvénients de son origine , il en avait aussi les avantages : une bonté calme, une égale et douce simplicité, caractère fort convenable à ma situation , qu'il n'aggrava pas , et dans laquelle il me laissa attendre et prendre patience.

Le quartier qu'il me choisit fut une jolie maison de bois, isolée, d'une construction élégante et pittoresque, propriété d'un riche marchand. Elle avait, comme beaucoup d'autres, pour dépendances, un potager, une cour fermée par un mur de planches et par quelques bâtiments de service. Qu'on se figutf e une maison construite avec de gros sapins, pelures, peints, non équarris,

et couchés les uns sur les autres. Ces murs solides , bien calfatés et goudronnés au dehors, sont au dedans couverts d'un enduit de plâtre peint, qu'une chaleur de vingt degrés sillonne de fentes , où se logent des hordes N nombreuses de sales insectes. C'est leur seul inconvénient, dont sait se préserver, dans quelques maisons pareilles, la classe supérieure. L'habitation était composée d'un rez-de-chaussée peu élevé, sans autre étage , mais d'un assez grand développement. La plus grande et la meilleure partie m'en fut réservée. Un étroit vestibule, un grand salon bien éclairé et assez bien meublé, et une jolie chambre à coucher formaient mon appartement. Quant au propriétaire, lui, sa femme et sa famille furent relégués, sans façon, dans le reste du plain-pied de cette demeure.

Tout, dans l'ameublement de ces deux pièces, rappelait les commodités de la vie allemande, au lit près , auquel en Russie l'on ne songe guère, un canapé le plus souvent en tenant lieu. Hors cela je ne vis de caractérisque que trois objets : dans le vestibule ou antichambre un étroit et circulaire banc de bois, tenant au murj c'était là que devait s'asseoir le jour, et dormir la nuit toujours tout habillé et sans couverture, un vieux sergent à la garde duquel j'étais confié ; dans le salon un grand poêle bâti du plancher jusqu'au plafond, et s'allumant par le dehors : cette masse de briques, recouverte en faïence, occupait un angle, d'où elle chauffait à la fois les trois pièces que j'habitais; dans l'angle opposé était suspendue une image dorée de Saint Nicolas, encadrée et sous un grillage, avec une veilleuse toujours allumée auprès, espèce d'oratoire

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