‹ Histoire et mémoiresChapitre 76 sur 266 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

devant lequel le propriétaire venait , chaque jour, faire une innombrable quantité de signes de croix avec la plus prodigieuse rapidité, en maudissant évidemment de tous ses vœux son locataire !

Quant à mes rapports avec lui et sa jeune femme, on verra que je n'en eus guère. Celle-ci était très-belle, quoique d'un trop fort embonpoint; c'est une disgrâce assez commune aux personnes de cette classe : elle tient au peu d'exercice qu'elles font, et au Kwass, espèce de bière fade et légère, dont l'inoccupation de ces femmes et leur altération produite par une nourriture échauffante et par la chaleur factice où elles vivent, les portent à s'abreuver continuellement.

Telle était ma jeune hôtesse , qu'on me laissa voir rarement. Elle portait comme ses pareilles , aux jours de parure, une espèce de tiare élevée ou de couronne ouverte, ornée de perles, d'or et de pierres précieuses, dont la hauteur me rappelait, sans toutefois l'égaler, ni lui ressembler dans sa forme, "la coiffure, d'origine Scandinave aussi , de nos Cauchoises. Ces femmes de marchands en décorent, aux jours de fête, leurs belles figures de coupe persane et leur teint éclatant de blancheur, mais malheureusement relevé par un rouge minéral de couleur vive , enluminure importée d'Asie, et que je crus d'abord une imitation exagérée du fard dont se paraient nos dames de lancienne Cour française.

Dans cette classe de commerçants, alors serfs de la Couronne, et fort estimés sous le rapport de leur négoce , on retrouve , dit-on , les mœurs des anciens Russes. Je ne pus m'en apercevoir dans mon propre

domicile , d'ailleurs si élégant , qu'à la réclusion habituelle de la femme , à la superstitieuse ignorance du mari , à sa barbe touffue , à ses vêtements asiatiques , à son ivrognerie journalière et à sa brutalité. Une simple porte condamnée me séparait de ce ménage. Chaque soir l'arrivée nocturne de mon hôte m'était signalée par une horrible tempête d'imprécations, de coups redoublés , et des cris de mon hôtesse : effroyable vacarme suivi bientôt d'un autre bruit, sale et dégoûtant dénoûment de l'état d'ivresse complète, dans lequel ce Russe des anciens temps rentrait régulièrement dans son domicile !

J'ignorais si je devais juger du reste de cette classe, de cette espèce de tiers état, par ce riche marchand, mais cette "grossièreté de mœurs n'était pas une exception, «le me souviens qu'un jour, voyant à la porte de la cathédrale ramasser un habitant vautré au railieu de la boue dans cet état d'ivresse, j'appris que c'était le pope desservant de cette église. Ses ouailles, en le secourant ainsi, ne paraissaient nullement étonnées ni scandalisées du honteux exemple qu'il leur donnait, et dont à leur tour elles s'autorisaient sans doute.

Je n'ai point d'ailleurs remarqué dans ce peuple la. tristesse résignée qu'on lui suppose. Je voyais sans cesse des paysans passer en chantant gaiement devant mes fenêtres, sur leurs traîneaux. Leur air leste et décidé me frappa, ainsi que leurs vêtements grossiers, qui n'étaient pas sans élégance. L'hiver, c'était une pelisse de peau de mouton descendant jusqu'aux genoux, et que serrait au-dessus des hanches une cein-

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