CHAPITRE VII. HZ
qu'ils ont à vaincre, dès l'enfance, pour prononcer plusieurs lettres de leur propre langue.
Leur conversation annonçait, comme partout ailleurs, un cercle d'idées plus ou moins étendu, selon le plus ou moins de distance où ils avaient vécu des grands centres de populations; mais je ne remarquai pas en eux l'empreinte de l'esclavage. Je fus surpris, au contraire, de la liberté et parfois même de la licence de leurs critiques sur leur propre gouvernement. 11 me sembla qu'ils profitaient, qu'ils abusaient même de l'éloignement du maître et de sa dou- ' ceur. On dit qu'ils étaient bien différents sous Paul Ier : peut-être, en secouant ainsi leur chaîne moins tendue, se dédommageaient-ils, en ce moment, de son despotisme.
Ils ont sans doute les défauts qui tiennent à l'influence de leur position physique et sociale; leur cœur parait facile et léger, et leur esprit peu cultivé et superficiel , comme celui de nos créoles et par des causes semblables. C'est le résultat d'une éducation négligée , reçue au milieu d'esclaves ; c'est aussi l'effet du climat et d'une situation si éloignée du centre de 1 activité européenne. Perdus dans l'immensité des terres , comme nos créoles dans celle des mers , inactifs par la longue durée de leurs hivers, comme ceuxci par une chaleur intense et continuelle, les nobles russes de ces provinces lointaines sont , dit- on, plus dissimulés, moins fiers et plus médisants; ressemblance et différence qui tiennent à la sujétion qu'ils subissent et au pouvoir arbitraire qu'ils exercent. En effet ces nobles russes, au centre d'une hiérarchie despotique,
sont dominants et domines; en sorte qu'ils se ressentent à la fois du double inconvénient qu'entraîne l'autorité absolue , soit que l'on en reçoive le joug ou qu'on l'impose.
Nos colons , maîtres seulement sans «être esclaves, n'ont que la moitié de ces défauts.
Aux yeux de nos voyageurs , l'un des traits caractéristiques de cette classe supérieure est l'amour- propre qu'elle met à nous montrer ses progrès dans notre civilisation. Cela est vrai , mais pourquoi se moquer d'un sentiment patriotique si louable et si naturel ? Pourquoi encore reprocher à ces Russes l'air d'era-* prunt de cette civilisation? Voudrait- on qu'ils en et^ sent inventé une nouvelle? Ne lui doivent-ils pas, depuis Pierre le Grand , quelque imparfaite et superficielle qu'elle soit, un immense développement de puissance nationale, et dans leurs mœurs -une amélioration presque aussi notable? Dans cette contrée si lointaine nos prisonniers en ont ressenti les effets : interprète de leur reconnaissance , je me plais à en rendre à la classe supérieure de cette province un hommage mérité 1
Quand l'été vint, ces nobles, toujours avec les mêmes soins et la même urbanité , voulurent me montrer, à quelques lieues au nord de Vologda, l'un de leurs établissements ruraux. Transporté dans une voiture élégante, j'arrivai rapidement dans la cour d'un vaste château de bois à deux étages. Il était situé sur le bord d'un lac, dans une forêt qui, peut-être, s'étendait sans interruption jusqu'aux Samoyèdes. L'aspect de ce pays était imposant, mais d'une grandeur triste et