CHAPITRE IX
réveillant en sursaut ainsi que Berthier, l'avait averti que l'ennemi déjà aux portes de la ville y pénétrait au milieu des nôtres entassés dans les rues , dans les maisons , et engourdis par le froid et le sommeil! L'Empereur, à cette alerte, s'était élancé brusquement hors de son quartier, et il était temps; car en ce moment-là même, du sommet de ce mamelon trop négligé la veille , un effroyable ouragan de boulets, de mitraille et de cris d'attaque bouleversa tout autour de lui, et faillit l'ensevelir dans le désordre et sous les débris d'une irruption aussi chaude et aussi soudaine!
La malheureuse ville était comble d'hommes, de bagages et de nos états-majors ; leur réveil fut déplorable. Dès les premiers coups, chacun se précipitant hors des maisons, toutes les issues s'obstruèrent d'une foule de valets effarés, d'officiers et de soldats s'entassant, s'étouffantl'un l'autre dans leur empressement à vouloir rejoindre , tous à la fois , leurs différents postes. C'était, disent encore aujourd'hui plusieurs témoins , un tumulte de voix confuses , d'efforts impuissants, et d'imprécations auxquelles s'ajoutaient les hourras, les coups de lance des Cosaques, l'écroulement des maisons, les cris des blessés, et le rugissement des boulets brisant , traversant tout , les logements pleins encore, et, dans les rues, cette foule. entassée qu'ils sillonnaient de trouées larges et sanglantes!
L'Empereur atteint par cette confusion ne put s'y soustraire qu'en tournant là ville. Mais bientôt, et sans s'étonner, on l'aperçut, avec sa Garde à pied et son artillerie de quarante pièces, couronner au cimetière d'Eylau la hauteur qu'on voit à droite. Dès lorsy ré-
pondant au feu de l'ennemi, il le contint, et, protégeant la droite de Soult, il favorisa le développement de cette aile gauche, en avant et sur les hauteurs, à gauche et à droite de la ville. En même temps, et sur le prolongement des collines à la droite de ce corps d'armée et du cimetière , il fit avancer Augereau soutenu en seconde ligne par Murât et sa cavalerie.
C'était le centre de l'armée. Le jour revenu montrait en face l'armée russe, presque double de la nôtre, déployée en lignes redoublées et formée en colonnes d'attaque, avec sa cavalerie sur ses deux flancs. Elle débordait de son aile gauche la ligne française. Davout, de ce côté, devait former la droite de la nôtre, mais il n'avait pas eu le temps d'arriver. Napoléon l'avait fait appeler en toute hâte ; il était à peine neuf heures ; on ne pouvait l'espérer avant midi.
Du côté opposé, à trois lieues de notre aile gauche, Ney qui venait d'arracher la veille trois mille hommes au corps prussien , le poursuivait excentriquement ; ce corps lui échappait en accourant au combat, tandis que ce maréchal, séparé de Napoléon, restait sans ordre, l'officier qui lui avait été dépéché ne l'ayant point rejoint. On verra que, attiré par la canonnade, il se rabattit au delà d'Eylau sur le flanc droit de Beningsen , mais qu'il n'y put arriver qu'à la fin de la bataille.
Ainsi nos deux ailes nous manquaient.
Cependant l'on était afùx prises : à demi-portée ; sur la neige; sous un ciel sombre, au milieu d'un feu violent; chez l'ennemi, un terrain étudie, la bataille prête; chez nous, sur un sol tout nouveau , un com-