CHAPITRE IX
bat inattendu ; d'un côté, quatre-vingt mille hommes et trois à quatre cents canons ; du nôtre , quarante mille hommes, une artillerie fatiguée et insuffisante ! Mais, engagés de trop près, il n'y avait pas à en démordre. Ce fut là sans doute ce qui décida l'Empereur à attaquer autrement. Davout et Ney lui manquant encore, il n'y aurait eu qu'à gagner à les attendre.
Quoi qu'il en soit, vers onze heures et par son ordre, le faible corps entier d'Augereau, se ployant en colonnes, commença* l'attaque. Elles marchaient au pas de charge, lorsque tout à coup le ciel creva sur leur tête en un déluge de neige si épaisse, que, ne voyant plus rien devant et autour d'elles, elles perdirent leur direction et obliquèrent à gauche, sous les feux croisés des artilleries russe et française. Pendant une demiheure l'ouragan ennemi leur fouetta aux yeux sa neige, en sorte que, aveuglées, étant vues avant de voir, elles abordèrent le front de Beningsen, au point où ses lignes étaient redoublées , au plus fort de sa bataille ! La première ligne russe s'ouvrit ; elle laissa nos colonnes s'engager entre ses batteries et se heurter contre sa réserve ; puis tout à coup, et d'un triple feu simultané de front et sur les deux flancs, ces masses ennemies foudroyèrent entièrement ce malheureux corps : le plus grand nombre périt, quatre mille sur sept mille ; Àugereau et ses deux généraux de division furent blessés !
Le reste de ce corps d'armée, désormais anéanti, fuyait en déroute, quand, le ciel s'éclaircissant, l'Em pereur aperçut cette défaite et l'ennemi victorieux qui s'avançait sur Eylau, sur lui et contre sa Garde. Il
Itf) LIVRE VINGT- DEUXIÈME.
ne lui restait plus à opposer de ce côté que sa cavalerie, environ six mille chevaux, et il les lança aussitôt au travers de ce désastre.
■i Jamais, dit-on, retour offensif ne fut aussi impétueux ! En un instant les deux premières lignes russes disparurent sous cette charge : leur cavalerie fut culbutée, leur infanterie, surprise, se jeta à terre; elle laissa le galop de nos chevaux l'écraser et sur elle passer cet orage. Un bois seul préserva leur troisième ligne. Mais, pendant que celle-ci résistait, leurs deux premières lignes se relevèrent, leurs réserves accoururent ; il fallut alors revenir, repasser au travers de vingt mille hommes. Dans ce retour, au' milieu de tous les feux ennemis, notre perte fut cruelle. Là tombèrent blessés à mort une foule de soldats d* élite : le colonel des chasseurs à cheval de notre garde, Corbineau, aide de camp de Napoléon, et l'illustre et si valeureux général d'Hautpoul !
Toutefois Lepic et les grenadiers à cheval de notre Garde, s' élançant alors, renversèrent et balayèrent une seconde fois ce centre, relevé mais en désordre, de l'armée russe. Après quoi, chassés à leur tour et obliquant à gauche, ils rentrèrent dans nos lignes. Ce fut en ce moment, vers midi, qu'une colonne de plusieurs milliers de grenadiers ennemis pénétra jusqu'à l'Empereur lui-même , devant le cimetière d'Eylau , sur ce monticule que, avec sa Garde à pied, sa seule et dernière ressource , il occupait depuis le commencement de la bataille.
On ne distingua pas bien d'abord, au travers de l'ouragan, quelle était cette massç mobile et noire qui