‹ Histoire et mémoiresChapitre 90 sur 266 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

s'approchait avec tant de confiance; mais bientôt on reconnut en elle l'ennemi! L'Empereur en ce moment était à pied. Caulaincourt lui fit promptement avancer son cheval, mais il dédaigna cette précaution et le renvoya. Il fouettait la terre de sa cravache, et, jetant à ces Russes, au ciel, et sur les officiers qui l'entouraient, ua regard irrité : « Quelle audace 1 » s'écria-t-il à plusieurs reprises. Puis, reprenant son calme et se plaçant en tête de sa vieille réserve dont il contint l'indignation, il se contenta de détacher en avant, à cinquante pas de lui, un bataillon de ses grenadiers sous Dorsenne leur général. Ce fut à cette distance que ce bataillon, déployé, immobile, et dévorant des yeux la colonne russe, l'attendit. On vint dire à Dorsenne de commencer le feu-, mais lui, soit calcul ou exaltation d'orgueil: «Non, répliqua-t-il hautement; grenadiers, « l'arme au bras! la vieille Garde ne se bat qu'à la « baïonnette! »

La colonne russe, en ce moment prête à l'aborder, s'avançait au milieu d'un tourbillon de neige, tête baissée ; mais lorsque, la relevant et reconnaissant Napoléon et sa réserve, elle se vit face à face avec les grenadiers de cette Garde si célèbre, frappée de stupéfaction à l'aspect de leur imposante et méprisante immobilité, elle s'arrêta comme saisie d'effroi et d'une contemplation respectueuse!

Mais si l'Empereur, à cinquante pas en arrière de Dorsenne , s'était montré contre cette audacieuse agression aussi fier et aussi tranquille , il n'avait pas renoncé à la punir. Déjà ses batteries déchiraient d'écharpe l'épaisse colonne qu'elles forcèrent à rétro-

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grader, et dont une charge de cavalerie, lancée dans son flanc droit, acheva la dispersion. Quant à Dorsenne, son orgueil satisfait avait permis à ces malheureux de fuir sans daigner même faire tirer sur leur retraite.

La position, toutefois, devenait de plus en plus critique. A cette attaque de l'infanterie ennemie , celle de la cavalerie russe succéda. L'Empereur, n'ayant plus d'autre ressource , fit former en avant de lui , en deux carrés , les chasseurs et les grenadiers à pied de sa vieille Garde. Des témoins disent encore qu'il était impossible de voir sans une admiration mêlée d'effroi, sur cette immense nappe de neige, ces deux carrés, comme deux points noirs, isolés dans ce vaste espace! Malgré la rigueur de la saison, et sans doute pour imposer, pour vaincre les yeux, leur général avait voulu que cette élite fût en grande tenue , les capotes roulées sur les sacs, ainsi qu'aux jours de revue et de parade 1

Ils étaient ainsi lorsque, à plusieurs reprises, la cavalerie ennemie accourut à toute bride pour les charger. On voyait Dorsenne allant de l'un à l'autre de ses deux carrés; sûr d'en être compris il leur recommandait l'ensemble, le calme, et que, pour le salut de tous, nul coup de feu ne partît sans son commandement, oc Soyez là, leur disait-il , comme si vous étiez « devant le château des Tuileries, et à la parade! » En effet , pendant plus d'une heure , à chaque irruption des masses russes, on vit, dociles à son ordre et d'un seul mouvement , leur premier rang fléchir le genou à terre, découvrir les deux autres rangs, et toutes les

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