CHAPITRE
Cette résolution, prise le 1 3 au matin, ne devait être accomplie par le Roi que le i4 ; et, le 1 5 ou 16 seulement, par Ruchel et Hohenloe. Le but du Duc de Brunswick était judicieux. Pourtant il eût alors fallu marcher plus vite, plus ensemble, et ne pas laisser entre ces corps six lieues d'intervalle. Mais, par un remarquable effet, ou des glaces de l'âge, ou du flegme allemand qui y ressemble, quand ils se voyaient prévenus, débordés, gagnés de vitesse, et qu'il s'agissait surtout de se hâter, au lieu de se mouvoir, tous à la fois, dans cette marche de flanc à portée de l'ennemi, ils se séparaient, et à ce qu'ils eussent pu faire en deux jours ils en mettaient quatre.
De son côté Napoléon était accouru précipitamment, le i3 octobre comme on l'a vu, de Géra à Iéna en avant de ses corps et de sa Garde. Il y avait trouvé le maréchal Lannes déjà maître, par son avant-garde , de la pente des hauteurs opposées dont l'ennemi couronnait le faite. Aussitôt s'élevant, de plis en plis de terrain , au travers des feux des tirailleurs , lui et ce maréchal s'étaient efforcés d'atteindre une sommité , d'où leurs regards, embrassant le champ à conquérir k lendemain , en pussent faire la reconnaissance. La nuit venue , il fit gravir silencieusement le commencement dç cette pente au corps entier du maréchal Lannes. Ces vingt mille hommes se rangèrent sur ce versant dangereux, ligne sur ligne. L'Empereur établit son bivouac en arrière d'elles. Quand la Garde survint, lui-même en dirigea les bataillons, en arrière de ceux de Lannes; et, de leurs rangs redoublés, il augmenta -cette masse, dès lors forte de vingt-cinq mille hommes.
Elle demeura ainsi, toute la nuit, comme attachée et suspendue au flanc de cette montée rapide. Les abords, à la sortie dléna, en sont si difficiles qu'il fallut quelques travaux, sur la berge gauche de la grande route, pour en ébouler l'escarpement. L'Empereur mit tant d'empressement à accumuler, dans cette nuit et sur ce versant, ses moyens d'attaque, que vers dix heures du soir je le vis encore, une chandelle en main r éclairer lui-même nos artilleurs; il les encourageait, il les aidait à hisser leurs canons, à force de bras et de cordages, sur cette berge si abrupte, pour aller prendre rang avec sa Garde.
Ce soin rempli, et l'ordre, renouvelé à Davout et donné à Bernadotte, de déboucher, de Rosen sur Appolda , dans le flanc du Roi, qu'il croyait en face de lui, il retourna s'aventurer, presque seul, sur les hauteurs au delà de nos avant-postes. Il était impatient de juger par quel premier effort il pourrait, le lendemain, pousser soudainement en avant la masse qu'il tenait sous sa main ; la lancer hors des dernières ombres de la nuit et de cette embuscade , surprendre son ' adversaire , et gagner assez de terrain pour se développer et livrer bataille.
Dans cette reconnaissance hasardeuse il sortit si entièrement de notre ligne, que, en y rentrant, l'une de nos grandes gardes, sachant les Prussiens à quelques pas d'elle, le prit pour eux et fit feu sur lui !
Le reste de la nuit fut calme. Napoléon, rentré dans sa tente vers minuit , y dormit profondément. Notre position cependant était tellement périlleuse, que parmi nous on disait que l'ennemi aurait pu, d'un boulet