‹ Histoire et mémoiresChapitre 91 sur 266 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

armes tomber en joue. Devant ce front si menaçant, tout hérissé de baïonnettes et prêt à se couvrir à bout portant d'un feu meurtrier, quatre fois l'élan des charges successives de la cavalerie ennemie se ralentit , hésita et s'arrêta ; puis , se détournant , ces escadrons faisaient volte-face et disparaissaient dans les nuages de neige qui tombaient du ciel , ou que l'ouragan enlevait à celle qui couvrait la terre.

En ce même moment et de son côté Napoléon, parcourant ses batteries , en encourageait les artilleurs; l'un d'eux lui montra ses bras enflés , engourdis et devenus inutiles à force de s'en être servi ; il se plaignait de ne pouvoir plus continuer; l'Empereur lui prit son écouvillon, aida à la manœuvre, et lui-même pointa la pièce!

Il semble singulier, mais il est certain que, en cet instant comme dans toute cette journée , du côté de Soult, à notre gauche et à celle d'Eylau , après une première attaque repoussée , on s'observa sans combattre. Devant la ville un feu violent d'artillerie se soutenait sans qu'on s'abordât. Au centre , à la droite de la Garde, sur la place restée vide par l'anéantissement du corps d'Augereau , dont les débris s'étaient réfugiés au loin sur les hauteurs , une seule division de Soult , celle de Saint-Hilaire , et notre cavalerie repoussée tenaient encore.

Napoléon , pendant quelques moments de répit , s'était rapproché d'un feu allumé à l'abri des murs du cimetière. Ce fut là qu'Augereau, la tête perdue de colère et de désespoir, vint lui adresser brutalement de cruels reproches. L'Empereur ne lui répondit que par

un geste dédaigneux ; mais ensuite il renvoya ce maréchal en France, sous prétexte de blessure et de mauvaise santé. Sa vengeance se borna là. 11 dit alors : « Que le nom du vainqueur de Castiglione était une « propriété nationale , et qu'il fallait la respecter ! »

Cependant les feux de notre artillerie à demi détruite s'épuisaient ; l'ennemi s'avançait une dernière fois pour en finir, et l'Empereur, toujours calme en apparence , quand au dedans la plus vive anxiété le dévorait, fouettait encore la neige de sa crafache! Son regard, à tout moment tourné vers sa droite, attendait , invoquait Davout. Il était plus de midi lorsqu' enfin, ce maréchal accourant avec ses têtes de colonnes , on aperçut d'abord ses tirailleurs et bientôt les feux de ses bataillons. Alors , devant notre centre dégagé, la victoire de l'ennemi s'arrêta.

Le flanc gauche et les derrières de l'armée russe, de ce côté, étaient protégés par trois villages, par des hauteurs, des lacs et des bois. Mais Davout, en plusieurs attaques successives , pivotant , réuni à Saint-Hilaire , sur son aile gauche, sa droite en avant, surmonta tous ces obstacles : il s'en empara ; il rejeta la gauche ennemie sur. son centre ; il se saisit même un instant de Kuttschitten, dernier village sur leurs derrières. Les lacs d'Auklappen, gelés et couverts de neige, obstinément disputés , servirent de terrain de charge.

On en était là avant trois heures ; et dans ce moment, si du côté opposé notre audacieux et impétueux maréchal Ney eût pu arriver, l'armée ennemie, maintenue de front par Soult , l'Empereur et Murât , et ainsi attaquée et écrasée sur ses deux flancs par Da-

Page 1