CHAPITRE IX
Tout et Ney, eût été perdue entièrement. Mais Ney ne put atteindre le flanc droit russe à Schloditten que vers cinq heures , à la fin du jour et de la bataille, lorsque l'arrivée du corps prussien qu'il poursuivait, et que Beningsen avait aussitôt poussé contre notre aile droite , avait rétabli 'le combat sur l'autre flanc; enfin quand la nuit, s'unissant aux efforts de ces Prussiens , avait arrêté Davout dans les positions avancées que ce maréchal avait conquises.
C'était de lui-même, et sans ordre, que Ney était accouru. A trois lieues de là, trompé par la disparition soudaine de ce corps prussien et par ses instructions , mais guidé par cet ardent et sûr instinct de la guerre qui l'enflammait , il avait enfin soupçonné le danger de l'Empereur. Il s'était arrêté sur une colline ; et de là , interrogeant de ses regards l'espace qu'il supposait lé séparer de Napoléon, il avait cru apercevoir, dans un horizon de neige , des lueurs soudaines, des éclairs redoublés, mais sans 'qu'aucune détonation parvînt à son oreille, la tourmente en emportant le bruit en sens contraire. Dès lors , comprenant que , en nettoyant l'air, cet ouragan lui permettait d'entrevoir ce qu'il l'empêchait d'entendre, il s'était écrié : « Que c'était une bataille ! Que sans doute les Prussiens y avaient été appelés , et qu'il fallait les y suivre au pas de course! » C'était ainsi que, changeant de direction et se précipitant , il était arrivé à la fin du jour à Schloditten , d'où il menaçait le flanc droit et les derrières de Beningsen.
Ainsi la bataille avait été à peu près perdue sur notre centre; elle était gagnée à droite, indécise à
notre gauche. Néanmoins l'avantage du nombre et de la position venait de passer du côté de l'Empereur, mais trop tard pour en profiter ; à peine lui en restait-il la force. Il envoya dire à Ney d'attendre au lendemain. Ney débordait les Russes, il voyait leur désordre ; et, ignorant nos pef tes, il maudit avec fureur la prudence de son chef.
Alors , et peu à peu , aux feux de la guerre succédèrent ceux des bivouacs : ils ne montrèrent que trop à Beningsen tout son danger. Aussi , malgré les hardis conseils de ceux qui n'étaient pas responsables^ profita-t-il de la nuit pour s'y soustraire. Vers huit heures du soir pourtant , afin de mieux s'assurer de son péril, il avait fait reconnaître Ney; mais ses Russes se brisèrent inopinément contre l'avant-garde de ce maréchal qui les attendait dans l'ombre et les renversa d'une décharge à bout portant. Bientôt après , du côté des Russes , un coup de canon isolé se fit entendre : c'était le signal de leur retraite.
On assure que de son côté , au commencement de cette même nuit, Napoléon hésita; qu'il rassembla même un Conseil contre son usage , et qu'il fut tenté de lâcher prise pour se reployer sur Lefebvre et Bernadotte; mais que, l'arrivée de Ney lui ayant rendu sa confiance, il résista aux avis de plusieurs de ses lieutenants découragés. Un fait certain c'est que, vers huit heures du soir, Davout reçut l'ordre de se retirer de sa position conquise sur le flanc gauche de Beningsen , et de se replier derrière Eylau ; mais que ce maréchal, averti par Exelmans de la retraite déjà commencée des Russes vers Aucklappen , ayant