CHAPITRE X. lTf
de notre Empereur nous semblait d'ailleurs trop aventurée, et son génie trop ardent, pour qu'incessamment il n'éclatât pas quelque coup de sa foudre qui, perçant l'obscurité autour de nous, ne vînt retentir jusqu'à notre exil et le terminer. On peut juger de l'ardeur de nos vœux et de notre impatience; mais nous attendîmes sans anxiété, tant notre foi en lui était grande!
Il fallait qu'elle fût grande en effet, quand nous le savions arrêté, après un choc aussi sanglant, dans une position aussi lointaine ; quand nous le voyions avec une armée mutilée, qu'il lui fallait refaire, renforcer d'hommes, de canons et de munitions, remonter, habiller, solder et nourrir à grands frais ; et tout cela, au bout d'une ligne d'opérations de quatre cents lieues; avec Constantinople à protéger; avec l'Autriche en arrière à droite, qui lui offrait une médiation armée et malveillante; avec la Suède et l'Angleterre qui le menaçaient d'une descente en arrière à gauche; ayant sur ses derrières plusieurs forteresses à bloquer et à assiéger, et en face, l'armée russe croissant chaque jour et se prétendant victorieuse. Mais notre confiance ne présuma pas trop de son génie : il suffit à tout!
D'après nos prisonniers, tout avait été prévu , tout prévenu. Ils remarquaient que, après nos rapides triomphes en Prusse, accompagnés d'un riche butin, profit de la victoire pour les uns , et pour trop d'autres de l'indiscipline et du pillage, les promotions nombreuses de Berlin et dans Posen, cette consécration d'un temple de la gloire avaient pu suffire pour soutenir les
courages et les pousser jusqu'au delà de la Vistule, dans les sables, les boues et les neiges de la Pologne ; mais que, à Varsovie et surtout à Osterode, après les deux tentatives infructueuses de Pultusk et dePreuss-Eylau, l'Empereur, afin de relever la constance de son armée, s'était cru obligé de recourir à des moyens extraordinaires. C'était alors en effet que, à ses excitations accoutumées, telles que des revues fréquentes , des paroles électriques et de nouvelles promotions , il avait ajouté un accroissement considérable de solde à ses officiers de tous les grades. Ce n'était là sans doute qu'un faible détail; nous ignorions ce qui avait suivi , mais nous jugeâmes du présent par le passé; -et lorsque, à notre retour en France, d'autres témoins nous apprirent tout le reste , quelque prodigieux qu'eussent été les résultats, rien ne nous surprit.
Pendant que, secondé par l'infatigable Daru, il pourvoyait à tous les besoins de son armée par les miracles d'une administration que jamais on ne vit plus active et plus habile , il maintint devant lui Beningsen par une attitude ferme, fière et imposante ;# il donna le temps à Masséna, à deux divisions appelées de l'Italie, aux Espagnols de La Romana, et à vingt mille Polonais, d'accourir à son secours; à Mortier, de repousser les Suédois dans leurs forteresses et de leur arracher, le 38 avril, un armistice. Alors, remplacé sur le Bas-Oder par le maréchal Brune et quarante mille hommes , Mortier s'avance en même temps que le maréchal Lannes rétrograde sur la Vistule, et tous deux, s'unissant à Lefebvre, environnent Dantzick. Cette grande forteresse, trop faiblement secourue, foudroyée par