MONUMENTS D.’ÉM AILLERIE BYZANTINE
Les deux archanges offrent plus d’un trait intéressant pour la caractéristique du style byzantin postérieur. Leurs nimbes sont d’un jaune de chrome, les cheveux épais d’un brun marron, les têtes petites. Leur costume consiste en une tunique vert clair avec épaii livres et lorones; ils portent aux pieds des bottes blanches. Sous les pieds de l’un des anges s’est encore conservé un ornement fait de rinceaux d’acanthe qui devait représenter les sphères célestes. Les émaux, à l’exception du rouge et du cendré qui offrent une surface poreuse très-décomposée, sont d’une conservation admirable. Malgré tous les défauts techniques, cette image de la Vierge est unique dans son genre à. cause de ses dimensions minimes et doit occuper, à bon droit, une place importante dans l’iconographie byzantine.
figure sur plaque de cuivre de S' Théodore Stratélatus, de la collection Basilewsky,1’ appartenant actuellement à la section du Moyen-Age à l’Ermitage Impérial de S'-Pétersbourg est un des émaux byzantins les plus intéressants. Il est probable que cet émail n’était pas destiné à servir d image sainte; il a dû faire partie d’un objet inconnu de grandes dimensions, dont il décorait un des côtés; puis il fut entouré sur trois côtés d’une bordure ornementale enlevée d’une image ou d’une reliure. Ceci est prouvé par les dimensions des bordures ornementées, par la disposition des images ciselés des saints martyrs Démétrius, Panteleïmon, etc. La bordure est tenue dans un style sévère qui ne peut certainement pas être postérieur au XIVm!! siècle, ni antérieur au XII”16; car ses contoumures, ses oves et ses tresses imitent le filigrane cloisonné et strié (et non tordu et roulé), qu’on employait généralement à Byzance et dans le Nord de l’Europe aux XII”" et XIIT" sièlces. Cette petite image est d ailleurs fort bien conservée, y compris ses couleurs, ce qui, on le sait, est très-important dans les émaux.
S* Théodore que l’inscription appelle „le destructeur des reptiles11,2’ est représenté dans un bois au milieu de hautes herbes; son cheval est attaché à un
’) A. Darcel et A. Basilewsky, Collection Basilewsky, Paris, 1874. Catalogue, p. 26, pl. XII'. — Labarte, 1. c., III. p. 43G, pl. 105. Dans la première édition la reproduction est excellente de tous points, dans la seconde les couleurs sont pâles.
■-) 'O fiYioç ©eâbopoç, ô p (\? a?) GnpiaKriç. Les lettres douteuses sont des abbréviations ; aussi ne faut-il pas lire puepp.dKpç, ce qui n’est pas d’ailleurs un mot grec; cependant PuoiXeùc pxcmu . . . . n’est pas moins fantaisiste que 6 poq06ç etc.
L'image de St Théodore il V Ermitage.
arbre; lui-même, tenant un bouclier de la main gauche, tue avec une lance un serpent rampant. Le saint est vêtu d’une cuirasse romaine damasquinée d’or, mise par dessus une tunique rouge et d’un court sagum pourpre, presque noir (d’un beau travail), sur lequel se détachent des feuilles de lierre et des perles. Les bottes d’étoffe (imobfinaTcO enroulées de courroies sont garnies de genouillères métalliques. Le bouclier fait d’un treillis de roseau broché de soie, et pourvu au milieu d’ime bossette (en jade blanc?), ornée de pierres précieuses et de perles, ainsi que l'ornement du nimbe et le costume sont bien du XII”"' ou du XIIIme siècle, où tous ces détails sont très-fréquents. Le tronc et le sommet, de l’arbre offrent un mélange curieux de type ancien et de matérialisme grossier : on y voit confondues des feuilles de palmier, de lierre et des fleurs fantastiques. Des arbres de cet aspect se rencontrent dans les miniatures byzantines du XIII'lle ou du XIVms siècle. Le type du saint et certains détails, comme, par exemple, la forme enfantine de son cheval blanc, les écailles bariolées du dragon etc. rappellent la période la plus récente de l’art byzantin.
Ce fait est confirmé par la technique qui ne constitue point une transition des émaux cloisonnés aux émaux ehamplevés, puisqu’elle appartient à une époque où les deux procédés existaient déjà et étaient communément usités. L’émailleur avait d’abord préparé sa plaque, suivant le système du champlevé. Il avait découpé les contours des figures et des objets, dans une feuille de cuivre, il les avait fixés sur sa plaque, et, après avoir exprimé tous les détails par des lamelles très-minces posées, il avait versé les pâtes d’émail dans les cavités ainsi formées; puis il avait doré les contours et poli toute la surface. Si l’on compare l’extrême finesse du cloisonné au reste du travail en champlevé, on est frappé de la grossièreté de ce dernier, même si on le mot en parallèle avec les émaux de Limoges, il faut supposer que l’émailleur avait affaire à un grand vase sacré on profane sur lequel l’émail devait être visible à. une certaine distance; et voilà pourquoi il avait fait de gros contours faciles à distinguer de loin.
Les couleurs d’émail de cette petite image se rapprochent le plus du XII"16 siècle, où commence déjà le bariolage, où apparaissent le chrome et le blanc formant des taches claires, où le bleu turquoise est répandu à orofusion, où enfin l’émailleur emploie souvent le bleu foncé, le rouge
MONUMENTS ü’ÉMAILLERIE BYZANTINE.
couleur trouble et dont la surface se décompose facilement. Quant à
l’époque de leur confection, elle ne peut être antérieure au XIIme ou même au XIIIme siècle.
- - ^ forme quadrangulaire, portant les figures émaillées des deux en Gourie-
archanges (hauteur des figures 0,36 m.), sont fixées l’une à côté de l’autre sur une planche de bois . et cela de manière à ce que l’une d’elles recouvre légèrement, par sa saillie, l’aile de l’autre figure. Originairement les deux figures étaient destinées à être placées aux deux côtés du Sauveur et, par conséquent, leurs regards se dirigeaient vers lui ; pour cette raison il fut nécessaire de les disposer sur cette image de façon que leurs yeux fussent tournés en dehors du cadre. La bordure de l’icone, de travail géorgien et d’une ciselure grossière du XYIlno siècle, contient la composition byzantine habituelle : en haut la déésis, au-dessous les archanges, l’apôtre S1 Pierre, Zacharie et divers saints et évangélistes, placés sans aucun ordre et dans des panneaux de diverse grandeur. Les inscriptions au-dessous de l’icone mentionnent un certain Liparite Vardanidzé et Mamie, le fils de Georges Gouriéli, avec sa femme Tinatine, fille d’un atabegh, comme les donateurs de cette icône ornée par eux et offerte au monastère de Djoumati. Ces noms se retrouvent dans des inscriptions de l’année 15 72.^ Les archanges (fig. 45), tout en accusant une belle technique, sont d’un dessin médiocre. Leur costume
impérial est d’une exécution excessivement sèche : la tunique ou le sticharion ne se compose que de traits verticaux, ne représentant aucun système; le loron est richement semé de pierres. Les archanges portent dans leurs mains
une sphère surmontée d’une croix et une lance terminée par une pointe en forme de lis; le nimbe est orné de petites croix. L’émail se rapport au XIIIn,e sinon au XIVme siècle et rappelle par ses types les compositions lourdes
*) Balîradzé, Voyage en Gourie et en Adjavie (texte russe), St-Pétersbourg, 1878, p. 264, 269. Dans le même monastère se trouvait du temps de ce voyageur, suivant son indication, ibid. p. 262, limage de 1 archange Gabriel, ornée de dix médaillons émaillés byzantins, qui actuellement n’existe plus.
et de mauvais goût qui à cette époque étaient à la mode à Byzance. Elles 11e servaient qu'à altérer le style et le caractère de la miniature. J) Les
couleurs de l’émail sont troubles et tirant sur le blanc; les plus vives sont celles qui prédominent : le bleu foncé, le jaune éclatant, le rouge, le vermeil; elles manquent pourtant de lumière et de profondeur. Les contours des têtes, des ailes et des vêtements sont en relief sur or, suivant le procédé de l’émail champlevé, et non cloisonnés, comme cela est toujours pratiqué dans l’émaillerie bj'zantine. Les carnations sont jaune brun, ce qui dépend de la décomposition des différentes poudres mélangées qui étaient destinées à rendre l'aspect des chairs. Les objets en or ont maintenant une nuance jaune sale, l’émail bleu dans les vêtements tire sur le noir; cette dernière couleur, qui aux meilleures époques était la plus solide entre toutes, apparaît ici fortement détériorée. Le dessin du loron est embrouillé dans sa partie inférieure. Les ailes irisées n’ont pas du tout réussi à l'émailleur; il ne possédait pas le secret de combiner dans leurs justes proportions l’émail bleu foncé, le rouge et celui de couleur turquoise. Le même résultat s’est produit dans les tapis étendus sous les pieds : leurs parties bleues, rouges, blanches et couleur turquoise sont disposées sans goût et offrent une bigar-
Fig. 45. L'image de Djoumati avec
l’arcliange Michel. l’Ul"© déplaisante.
Mais la preuve la plus évidente de
défauts adhérents à l'émail des époques postérieures réside, ici comme
partout ailleurs, dans sa détérioration : il se dissout en petits morceaux,
1 Voyez mon livre: Histoire e/e l'art byzantin (texte russe), p. 244—246, 256.
il tombe en poussière, de sorte que de nombreuses alvéoles demeurent complètement vides, et là où l'émail s’est conservé, il ne présente plus la surface brillante qui lui est habituelle : preuve que l'émail n’avait pas été poli.
Quoiqu’il en soit, ces plaques émaillées constituent, par leurs dimensions, des objets d’une haute rareté, et quant à leur dessin, elles ne manquent pas de qualités estimables et de caractère artistique.
Ces figures monumentales nous l'appellent surtout les images tout aussi grandes que grandioses des prophètes dans les magnifiques miniatures d’un manuscrit de la bibliothèque Cliigi à Rome.1’ L’art byzantin fait ici, évidemment, un retour des excès de la miniature à la peinture monumentale : aux XIH™ et XIV1"' siècles il crée des originaux pour l'art naissant de l’Italie.
icône patronale peinte de la Vierge, connue sous le nom de „la Prière", de grandeur naturelle, avec le roi Bagrat III agenouillé (f 1548), offre un curieux spécimen de l'émail cliamplevé des époques postérieures. Tout le cadre de l'icone colossale est composé, selon le système habituel, d’une série de petites plaques ou images de cuivre, d’une hauteur de 0,12 m. sur 0,06 m. de large. Sur ces images ciselées, les contours des figures sont en relief, en forme de lamelles plus ou moins épaisses; l’espace resté libre présente une surface tantôt entaillée et tantôt laissée à l’état brut; elle est remplie d’un émail trouble couleur émeraude translucide, turquoise, bleu foncé, jaune et rouge. De cette manière sont exécutés les fonds des figures, les vêtements et les autres détails ; quant aux têtes, elles sont gravées sur cuivre. La fréquence des tons émeraude et bleu foncé indique des modèles persans. Malgré le grand intérêt présenté par cette apparition de l’émail c-hamplevé dans la Géorgie lointaine, le cas demeure unique et pourrait être expliqué par une imitation grossière de l’émail byzantin plutôt que par celle de l’émail cliamplevé occidental.
‘) Voyez mon livre: Histoire de l'art byzantin (texte russe), p. 257.
Croix de la cathédrale d’Aix-la- Chapelle.
MONUMENTS D’ÉMAILLEHIE BYZANTINE.
foncé, un des motifs les plus usités de l’émaillerie byzantine. Tous ces détails pris en considération, Franz Bock arrive à cette conclusion que la croix de Lotliaire est un travail d’Occident et non de Ifyzance. Les gemmes y ont été ajoutées en même temps que toute l’ornementation, avec des zones d’émaux des Xme et XIrae siècles tombés par hasard sous la main de l’émailleur.
croix conservée dans le trésor de la cathédrale de Cologne nous donne encore moins l’impression d’un monument byzantin. Par ses dimensions et sa composition elle ressemble beaucoup à la croix de Lotliaire; la technique de ses émaux présente aussi une grande analogie; à ce dernier point de vue elle est plus riche que la croix de Lotliaire. Les petites croix sur fond bleu, l’émail vert vitreux avec de petites fleurs blanches, les motifs de vigne et d’acanthe et les zigzags bleu clair sur fond bleu indiquent à eux seuls que nous sommes là en présence d’un ouvrage rhénan du XI1”' ou du XII'"6 siècle. Ceci est aussi confirmé par l’orfèvrerie accusant le type déterminé des œuvres imitatives allemandes de cette époque.11
Ma croix de Namur (fig. 46) connue depuis sa publication dans l’étude d’Ed. Didron, apparaît comme un monument précieux, quoique composé d’éléments hétérogènes, et cela est prouvé par l’ensemble de son ornementation et la disposition des médaillons. Ces derniers représentent l’hétoimasia, trois évangélistes, les apôtres S1 Pierre et S‘ Paul, le martyr Pantéléïmon et l’archange Gabriel. Us ne manquent pas de caractère et doivent appartenir à l’époque la plus florissante, peut-être au commencement du XI™ siècle.
l) Un trait caractéristique pour l’émail de l’époque relativement récente, c’est le fort alliage d’argent qu’on reconnaît dans les alvéoles là où l’émail est tombé; elles ont ici la couleur d’argent presque pur.
Croix cle la cathédrale de Cologne.
Croix de Namur.
Croix
pectorale <le métropolite appartenant à V église de Mo rt vil i.
MONUMENTS ü’ÉMAILLERIE BYZANTINE.
type et renferme au centre une petite croix composée de morceaux de la Vraie Croix. La croix est ornée sur ses faces de figures travaillées en relief et d’émaux; sur ses côtés — de rangées de perles, avec de petites torsades en or au milieu, et en outre d’améthystes, de turquoises et d’émeraudes; ces dernières, formant des demi-listels, bordent la face antérieure.
Différentes figures en relief sont aussi soudées sur cette face. Une petite figure du Christ en croix apparaît sur fond bleu clair en émail entourée d’une bordure d’émeraudes; sur les bras de la croix les bustes de S1 Jean, de la Vierge Marie et des archanges S* Gabriel et S' Michel dont les têtes sont entourées de nimbes en émail bleu, pointillé de rouge. Toutes les figures sont accompagnées d’inscriptions en émail rouge sans accentuation et offrent tous les traits caractéristiques de la paléographie des VIII"le ou IX'"0 siècles.
Le Christ est vêtu d’un long colobium sans manches ; sa tête s’incline un peu à droite, les yeux sont ouverts; autour de la tête, une petite plaque porte la figure en relief du Sauveur, au milieu d'un nimbe de couleur bleu clair, avec de petits cercles en perles et une croix blanche encadrée de rouge.
Au revers, la S1' Vierge en pied porte l’Enfant-Jésus au bras gauche ; autour des têtes, des nimbes de couleur bleu turquoise; les pieds de Marie reposent sur une petite estrade en émail bleu orné de pierres fines ; aux côtés de la tête deux étoiles en émail blanc, entourées de bordures bleu foncé et émeraude. Aux
Fig. 46. Croix de Namur.
bras de la croix on voit quatre bustes sculptés
en relief des évangélistes, avec des nimbes autour de leurs têtes et des inscriptions : S‘ Matthieu en haut, S1 Marc en bas, S* Luc et Sf Jean aux côtés.
Il serait difficile de donner une idée même approximative de la beauté extraordinaire de ces figures et de la grande pureté de leur style byzantin.
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En un mot, malgré l’exiguïté des dimensions (les figures du Sauveur et de la Vierge n’ont pas plus de 44 à 45 centimètres et leurs têtes, par suite de rallongement habituel des proportions, même 4 millimètres) aucun dessin ne saurait rendre toute la. finesse de l’expression, toute la beauté du style exprimées dans les traits, les visages, les draperies. Nous avons là probablement un exemple complètement unique de la haute perfection du style byzantin au moment de sa plus grande puissance; or, comme on le sait, ce style avait, dès ses premiers débuts, pris un caractère conventionnel. Les proportions sont allongées; les têtes n’ont pas plus de Vio de la hauteur du corps ; les extrémités sont amincies et présentent un caractère enfantin ; la longueur des jambes et la maigreur des bras est destinée à augmenter l’idéalisation spiritualiste du corps. Pourtant les types primitifs conservent leur aspect vivace et n’entravent pas la fantaisie de l’artiste : les cheveux du Sauveur flottent sur les épaules, sa barbe est ronde, non fourchue, le nez aquilin. Le vêtement fait au-dessus des reins quelques plis profonds qui tombent des deux côtés de la jambe en en dessinant le modelé; ces plis, quoique bizarres, produisent un certain effet, et c’est uniquement dans l’art antique qu’on retrouverait la solution de problèmes de ce genre. Les petites figures des archanges sont identiques à l’ange bien connu du diptyque en ivoire du temps, de Justinien. Nous retrouvons la même élégance des types et la même expression des têtes chez les quatre évangélistes, depuis la tête allourdie de S1 Jean l’Evangéliste, vieillard, et jusqu’à la tête légère, mobile et fine du jeune S* Luc; le visage de S1 Jean l’Evangéliste, qui se tient près de la croix, pour cette fois sous la figure d’un jeune disciple, rappelle même les types archaïques de l’école attique. La croix a évidemment été apportée ou envoyée de Byzance à titre de présent à l’un des premiers métropolites de Martvili, à la fin du IXmc ou au commencement du XIn,e siècle.
autre croix émaillée du meilleur travail du Xme siècle se trouve au monastère de Martvili; malheureusement sa conservation est très-défectueuse. La croix, en or, a 0,15 m. de haut et 0,095 m. de large, avec une épaisseur de 2 centimètres; elle représente un diptyque byzantin du type habituel : l’intérieur renferme des reliques. Malgré la forme décorative assez compliquée de cette croix, le type primitif en reste sans aucune modification,