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INTRODUCTION TECHNIQUE

L’émail byzantin cloisonné se présente actuellement à nous comme un type, ou, pour mieux dire, comme un style à part dans l’histoire de la peinture; mais au point de vue technique, il n’est autre chose qu’un accessoire décoratif de l’orfèvrerie. Les émaux cloisonnés sont aussi intimement liés avec l’art de l’orfèvre que les émaux champlevés sont subordonnés à la fonte et à la ciselure du bronze et du cuivre. Le nom même d’émail cloisonné indique ce qu’il est en réalité: on en remplit des alvéoles séparées au moyen de petites cloisons ou lamelles posées sur champ et formant les contours du dessin. Il est aisé de comprendre la corrélation qui existe entre ce procédé et l’art de l’orfèvre: un travail d’orfèvrerie est, avant tout, un ouvrage de ciseleur; à cause du prix élevé de la matière qu'il emploie, l’orfèvre est obligé de faire d’abord de minces lamelles d’or qu’il transforme ensuite en objet d’art.

Une variété importante de l’orfèvrerie c’est le filigrane, nom qu’on donne aujourd’hui indistinctement à tout ornement en fils, rubans ou grains de métal, appliqué sur la surface d’une feuille pleine ou à jour. Toutes ces variétés, constituées à différentes époques de l’histoire de l'art et propres aux divers styles, sont faciles à discerner. Telle époque se pla.it dans l’ornementation en fil métallique ordinaire, c’est-à-dire cordé (en russe skann, en italien lavorar di filo), telle autre préfère le filigrane (filum granum)1) ou le fil de grains, semblable à une série de perles de verre juxtaposées. Quelle que soit la contexture du fil métallique, les cellules ainsi formées reçoivent la matière colorée nécessaire au dessin. Les ouvrages en or de l’antiquité, notamment ceux de Chypre, des colonies grecques établies sur les bords de la Mer Noire, ceux de la Sardaigne et de l’Etrurie se distinguent par la richesse et la finesse de leur filigrane. Les filigranes à gros grains, pareils à des perles de verre, sont une marque caractéristique des travaux d’orfévrerie du monde barbare entre le IIP1"' et le VII™ siècle après Jésus- Christ; ils passent pour une imitation d’ouvrages romains. Du VIII"10 au IX™ siècle règne le procédé au fil cordé, et, à la fin de cette période, le filigrane se compose de lamelles minces striées à la surface, posées sur champ et reliées deux à deux: c’est quelque chose d’analogue au filigrane proprement dit.

A ces ouvrages se rattachent directement les travaux ajourés qui étaient particulièrement en faveur dans les ateliers de l’Asie Antérieure, de

') B. Bûcher, Geschichte der technischen Kunste, Berlin et Stuttgart, 1875—1886, II, p. 118—119. Outre l’expression italienne ci-dessus rapportée, il n’existe point, dans les langues de l’Occident, de terme spécial pour désigner les ouvrages en fil tordu ou cordé.

la Syrie, de l'Egypte et, plus tard, à Byzance ainsi que dans l'Europe barbare. Ici encore il s'agissait surtout d obtenir un fond colore, lait de îene, d’émail , de pierres précieuses, de pâte de couleur ou de cuir, surtout rouge. L’orfèvrerie cloisonnée tient en quelque sorte le milieu entre les filigranes et les ouvrages ajourés. Ici les cavités ou cellules, où l’on incruste le verre ou les pierres précieuses, sont creusées dans une plaque d'or ou bien formées au moyen de lamelles raportées. Cet art et en particulier une de ses branches typiques, dite la verroterie cloisonnée, joue un rôle très important dans l'histoire de la civilisation primitive de l'Europe barbare: c’est là un fait qui ressort très clairement des précieux matériaux recueillis, dans un livre magistral, par de Linas.11

L’importance de ce rôle est toutefois limitée à l’époque de la migration des peuples, où l'incrustation en. verre constitue un type historique. On comprend que, devenue typique, cette incrustation soit en rapport intime avec l’émail et qu’elle remplace même ce dernier à certains moments. Il ne s’en suit pas cependant que, même à ces moments là, l’émail soit une incrustation dans l'acception exacte du mot; bien au contraire, ces deux sortes de polychromie, appliquées aux arts du métal, sont diamétralement opposées.

L’émail sous tous ses aspects et à toutes les époques est une matière vitreuse colorée, versée à l’état liquide et séchée sur la surface d’un objet. Contrairement à toute incrustation, il peut, par conséquent, couvrir l’objet tout entier, et, se répandant dans les cavités qui lui sont réservées, formelle fond général du dessin, indiqué par le métal. Ce qui distingue encore l'émail, c’est que, à mesure qu’il se perfectionne, il tend à devenir une sorte de peinture indépendante, tandis que l'incrustation en se développant, se confond avec l’art du joaillier.

Où et à quelle époque apparaît l’émail cloisonné et quand ses procédés techniques se séparent-ils des autres? Ce n’est pas une question de vaine curiosité; elle se rattache aux origines d’un style connu dont le procédé technique a imprimé la direction que l’on sait à l’art ornemental. Or, personne n’ignore que, pendant de longs siècles après la disparition du monde ancien, l'ornementation constitue le centre de gravité de l’art.

Rien ne nous autorise à penser que les discussions savantes sur le sens du mot leleetrum) pourront un jour résoudre la question de savoir

') Ch. de Linas, Les origines de l’orfèvrerie cloisonnée. Recherches sur les divers genres d’incrustation, la joaillerie et l’art des métaux précieux. Paris, 1877—1887. 8 vol. in 8°.

INTRODUCTION TECHNIQUE

si l’émail existait déjà dans l’antiquité classique. Labarte, ” s’appuyant sur ce que Théophile notamment, au Moyen-Age, appelait l’émail electrum,21 s’efforce de démontrer que, das certains textes anciens, ce mot signifie l’or émaillé (et non l’émail même). D’autres, comme de Lasteyrie* 2 3 4’ et, après lui, Darcel,4) Linas, Bûcher ne voient dans l’elektron que l'ambre jaune ou bien l’alliage bien connu d’or et d’argent. Une simple analyse sans idées préconçues des textes anciens confirme entièrement cette dernière opinion. L’elektron d’Homère n’est, dans la plupart de cas, que l’ambre jaune, et, sous la forme de r fiXsKipoç peut-être aussi l’alliage d’or et d’argent, trèsrépandu en Orient.5’ Des anneaux d’un genre particulier ainsi que des pièces de monnaie en electrum se rencontrent en Orient dès l’antiquité, et l'on en voit pénétrer dans les provinces russes jusqu’au XIIme siècle après Jésus- Christ. On sait qu’en Sibérie notamment il y avait des minerais d’electrum naturel. Les objets les plus curieux en electrum, tels que, par exemple, le fameux vase scytlie de Koul-Oba, proviennent de la Crimée. Au temps d’Alexandre de Macédoine, les Grecs travaillaient l’electrum et entendaient par ce mot à la fois l’ambre et l’alliage en question. Il est incontestable, d’autre part, qu’au Moyen-Age, l’electrum signifiait non seulement cet alliage, mais encore l’émail, et c’est dans ce dernier sens qu'il est employé dans les traités techniques des X""1 et XI’"e siècles.

Le débat scientifique sur cette question a eu, comme d’habitude, le grand avantage d’obliger les archéologues à étudier certains monuments avec une attention minutieuse. Auparavant déjà les collections publiques possédaient des spécimens remarquables d’émaux grecs anciens; mais ils n’avaient point attiré l’attention. A partir de ce moment on les a appréciés au même degré que les nouvelles découvertes, même lorsqu’ils ne présentaient que de très-légères traces d’émail. Dès lors les trouvailles de ce genre se sont multipliées sans interruption et tous les érudits qui se sont voués à l’étude de l’antiquité classique ont reconnu implicitement l’existence de l’émail grec bien

*) Recherches sur la peinture en émail dans l’antiquité et au Moyen-Age, p. 76—92; Histoire des arts industriels, III, p. 484—199.

2) Theophili Diversarum artiuvi schedu/a, édit. Ug. Voy. notre chapitre sur „la technique des Emaux byzantins

s) L’electrum des anciens était-il de l'émail? Paris, 1857.

4) Notice des émaux et de l'orfèvrerie , Paris, 1888, p. VIII— XI. — Corap. Scheins, De electro veterum metallico, Berlin, 1871. — Blümner, Technologie und Terminologie (1er Gewerbe und Kiinste bel Griechen und Rdmern, Leipzig, 1887, IV, p. 407 et suiv.

B) Voy. sur cette alliage en Egypte, Maspéro, Archéologie égyptienne, Paris, 1887, p. 296—297.

avant notre ère , ou plutôt avant les émaux dits romains de 1 époque barbare.

D’autres arguments purront venir s’ajouter encore lorsque les plus beaux monuments de cet art, conservés dans les collections publiques, seront soumis à l'analyse chimique ou à d’autres expériences moins risquées. Les résultats de ces expériences, judicieusement publiés, fourniront aux chercheurs les moyens de déterminer la place réelle que doit occuper dans l’histoire de l’art cette importante ornementation polychrome. De même qu’à la sculpture polychrome antique, il lui est réservé de jouer un grand rôle dans la science archéologique.

Les procédés techniques de l'émail dans l’ancienne Egypte, en Assyrie et en Phénicie.

n attendant ces tentatives et leurs résultats, il ne sera pas

hors de propos d’effleurer tout au moins l’étude des émaux

de l’Egypte, de la Grèce et de l'Italie anciennes, ne fût-ce que pour répondre à la question de savoir quels furent les précurseurs des émaux byzantins cloisonnés. Les émaux de l’Egypte, comme tout l'art do ce pays, doivent être ces précurseurs, si l’on réfléchit au rôle civilisateur de premier ordre qu’a joué Alexandrie dans le

nouveau monde grec. L'art industriel de l’Egypte frappe le spectateur par¬

la richesse et la variété des matières employées, telles que pierreries, métaux précieux, ainsi que par la finesse et la perfection avec laquelle elles sont travaillées. La verrerie des Egyptiens se distinguait également par une grande variété; ils avaient des verres transparents et opaques (ces derniers obtenus grâce à un alliage d'oxydes métalliques) et, plus tard, par l’utilisation de quelques recettes chimiques, ils arrivèrent même à imiter les pierres précieuses. De plus, les Egyptiens connurent et perfectionnèrent considérablement l’émail ou plutôt la glaçure sur une terre calcaire blanchâtre analogue à la faïence ou sur la pierre,11 en n’employant toutefois presque exclusivement que deux couleurs: le bleu turquoise tendre et l’indigo ou le lapis-lazuli.

Cependant les égyptologues ont nié jusqu’à présent l’existence des plaques émaillées chez les Egyptiens: l'illustre Mariette et. après lui, G. Perrot21 et plusieurs autres savants s’en tiennent toujours à l'opinion que, dans l'ancienne Egypte, on ne connaissait que la mosaïque sur métal ou un genre

>) Maspéro, Archéologie égyptienne, Paris, 1887, p. 247—254.

- ) Histoire de l’art dans l’antiquité, Paris, 1882—1890, I, p. 837— 838.

INTRODUCTION TECHNIQUE

particulier d’incrustation en mosaïque qui ressemble aux émaux cloisonnés par son aspect extérieur, mais nullement par le procédé de fabrication. Effectivement la plupart de pièces d’or cloisonnées, trouvées dans les tombeaux

d'Egypte offrent de ces incrustations de pierres fines ou de verre imitant l’améthyste, le lapis-lazuli, la jaspe, la turquoise etc..^ Tels sont, par exemple, les pectoraux en forme de petits temples, avec un épervier ou un scarabée

au milieu, ornements qu’on voit sur la poitrine des momies. Quelques uns de ces pectoraux d’or du temps de Ramsès II. (1396 f 1328 av. J.-C.), trouvés

dans le Serapeum de Memphis par Mariette et conservés actuellement au Louvre (salle historique, vitrine 16) donnent une idée plus que suffisante de ce procédé d’incrustation qui ne saurait plus être l’objet d’aucune contro¬

verse. Citons notamment le pectoral N° 62 (12 cm. de haut.)21 avec un

épervier et un uræus an milieu: il peut être considéré comme le type le plus parfait de dessin fait au moyen de minces lamelles d’or appliquées sur une feuille d’or et dont les intervalles sont remplis de morceaux de verre

bleu de ciel, blanc, vert, bleu turquoise, couleur d’os et de cornaline. On

distingue fort bien la pâte rougeâtre qui cimentait ces morceaux. Le second pectoral de la même collection (N° 593)3’ est en basalte et représente un scarabée et l’image des déesses Isis et Nephthys au milieu du naos; il est

couvert d’incrustations de couleur rouge, bleu de ciel, turquoise sur un pâte

verdâtre; les mains nues des déesses sont recouvertes de verre taillé d’un bleu turquoise. L’épervier à tête de bélier N” 635 (hauteur 7 cm.) est très-intéressant;4’

il est rehaussé d’incrustations rouges, bleues et vertes sur une pâte blanche. Un autre épervier (N“ 634), 51 mesurant 6 '/, cm., est orné d’une mosaïque des mêmes

nuances. L’Ermitage impérial de St. Pétersbourg possède un épervier semblable (section égyptienne, N" 726): quoique sans tête, il est fort bien conservé et

attire l’attention par la finesse du travail d’incrustation ; les couleurs employées

sont le rouge-canelle (rouge décomposé), bleu ciel et bleu turquoise.

Faute d’analyse chimique, on ne peut distinguer que par conjecture, dans tous ces objets, l’imitation des pierres fines, bien que l'oeil discerne de

>) De Linas, Les origines de V orfèvrerie cloisonnée, I, p. 17 — 35.

q G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l’art dans l'antiquité, I, p. 832, fig. 56G. — De Linas, Orfèvrerie cloisonnée, I, p. 30—31, pl. IlbU.

3) De Linas, Orfèvrerie cloisonnée, pl. 30, No. 2.

41 Au British Muséum (salle égyptienne, Nos. 14355 et 14376) il y a des ornementations analogues avec des traces de mosaïque sur pâte blanche et bleue.

B) De Linas, Orfèvrerie cloisonnée. — G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité, T, j). 832, fig. 567.

près le procédé employé: c’est, dans la plupart des cas, de la mosaïque, qui consiste en cubes de verre tailles que 1 artiste a poses sur une pâte ciue dont les compartiments sont enduits. Or, comme tous ces compartiments ont des formes géométriques stéréotypées, puisqu’ils s encadrent dans les contours des ailes de l'oiseau ou de tout autre dessin, l'artiste n’avait qu’à préparer d'avance autant de cubes qu’il en fallait pour 1 ornementation de 1 objet. Enfin si l'on réfléchit que ces ornements avaient une signification funéraire et qu’on les fabriquait en gros dans des ateliers spéciaux, on comprendra qu'il n’étaient pas si difficiles à faire qu’ils en ont l’air au premier abord. Indépendamment des pectoraux cités tout à l’heure, les pendeloques des colliers de momies,1’ en forme de palmettes, de lotus ou de feuilles de lotus sont rehaussées d’une incrustation bleue ciel ou bleue turquoise.

Cependant, bien que ce mode d’incrustation soit clair, les ouvrages ainsi incrustés offrent une particularité: c’est que l’incrustation bleue foncée ( bleue claire ou bleue céleste parfois) est quelque peu différente des autres. D’abord elle est plus solide (c’est ainsi que dans le scarabée N° 598 du Louvre toutes les incrustations ont disparu excepté la bleue); si l’on y touche elle s’effrite et se désagrège et ne tombe jamais d’un seul morceau, ce qui arriverait infailliblement si elle était en pierre. En second lieu cette sorte d’émail bleu remplit toujours en entier les compartiments, ce qui est impossible quand il s’agit d’incrustations ordinaires sur pâte. Son éclat, si l’objet est bien conservé et la patine blanche de sa surface, s'il a souffert de 1 humidité, produisent à la longue le même effet que dans les ouvrages grecs émaillés. L’incrustation ou plutôt l’émail en turquoise a la même apparence; on la distingue aisément de la vraie turquoise qui est facile à reconnaître à son ton jaunâtre, surtout quand elle est de mauvaise qualité: cette turquoise, qu’on rencontre encore de nos jours dans la presqu’île du Sinaï, fut un des principaux objets de l’exploitation minière chez les Egyptiens de l’antiquité.

Nous pensons qu’il faut avoir en vue ces deux sortes d’incrustations quand on parle de pâte vitreuse ou de mastic remplaçant dans les produits égyptiens l’incrustation en pierres fines proprement dite. Il est donc intéressant de constater que les écrivains anciens, lorsqu’ils parlent des premières

*) Au British Muséum (section égyptienne): No. 3073, un collier composé de tubes d’or avec pendeloques de tonne conique; des compartiments y sont préparés pour recevoir l’incrustation, mais ne sont pas incrustés; No. 3076 collier de perles d’or et cornaline avec pendeloques en forme de feuilles où le verre bleu foncé et bleu turquoise imite l’incrustation ; No. 3077 un collier composé de lotus incrustés en forme de palmettes.

INTRODUCTION TECHNIQUE

tentatives d’imitation de pierres précieuses,11 font allusion au verre bleu (texvhtov kuüvov) imitant le lapis-lazuli et à la fausse turquoise. Il est à remarquer que l’imitation en verre de ces pierres opaques donnait une substance également non translucide, c’est-à-dire l’émail proprement dit;21 et, en Egypte, comme dans tout l’Orient antique, l’émail bleu de ciel et bleu turquoise jouait le principal rôle et formait avec l’émail rouge une gamme de couleurs toute particulière. Nous ne pouvons guère admettre à la lettre la tradition d’après laquelle la teinture bleue de ciel aurait été inventée par un roi d’Egypte. Quoi qu’il en soit, l’examen des monuments nous autorise à affirmer qu’en dehors de ces deux couleurs, les Egyptiens n’en connurent pas d’autres pendant longtemps pour leurs émaux cloisonnés;31 les autres couleurs étaient obtenues au moyen de pierres ou de verres limés d’une teinte à peu-près analogue à celle qu’on voulait avoir. Les ouvrages originaux de cette esjrèce portaient l’empreinte du goût et du style égyptiens et devaient en réalité remplacer les émaux proprement dits. C’est ce qui ressort d’une comparaison de ces objets avec ceux d’Asie.

Tous les monuments d’art égyptiens que nous avons examinés appartiennent à la catégorie dite industrielle et datent de l’époque romaine plutôt que du temps des anciens Pharaons. Il est donc facile de s’expliquer pourquoi leur exécution est si négligée et pourquoi ils portent tous un caractère si profondément traditionnel. Certains ateliers étaient chargés de fabriquer les pectoraux en or et d’autres objets destinés aux tombeaux; les incrustations décoratives dans la pâte se faisaient facilement et vite, surtout quand on avait sous la main des plaques on émail toutes prêtes et que les Egyptiens préparaient fort bien depuis longtemps. De même les barbares de la Russie méridionale et d’Asie, dans les premiers siècles de notre ère, bien qu’ils connussent l’émail, semblent s’être contentés d’incrustations pour les parures

i) Pline, Historia naturalis , XXXVII, ch. IX, 38: reddetur et per se cycino gratin accomodato panlo ante et iaspidi nombre a colore cæruleo; optuma Scythica, dein Cypria, postrema Ægyptia , adulteratur maxume tinctura , idque in gloriam regum Ægypti adscrïbitur et qui primus tinxit. Voy. Theopbr. De lapülibus , § 55: OKevaOTÔç b'à Al'piimoç (taiavoç). kcù oi Ypacpovreç rà irepl toùç paoi\eîç Kal toûto Ypâcpouat, •riç irptùTOç paat\€Ùç èiroir|Oe xuxôv KÜavov.

Sur la turquoise Pline, ibid., ch. VIII. 33: comitatur eam (sc. topazum) callaina (callais) e viridi pollens ... neque est imitabilior alia mendacio vitri.

*) Voy. Blümner, Technologie uncl Terminologie der Gewer.be und Kiinste bei Griechen und JRdmern, IV, p. 410. Ce savant réfute les hypothèses relatives à l’existence de l’émail chez les Egyptiens, s’appuyant sur ce fait que l’imitation des pierres précieuses produisait des verres transparents ( Glasfliisse) et non des émaux proprement dits.

a) L’émail bleu de ciel des chairs n’est pas seulement une nécessité de symbolisme, mais encore une des conséquences do la technique. Comp. le fragment du Louvre, salle civile, vitrine, L, No. 1900: la main de métal est couverte d’un émail bleu.

funéraires de leurs chefs; certaines de ces pièces nous frappent par leur analogie avec des objets égyptiens. !) Ou bien ces ouvrages barbares Tiennent de Syrie qui avait conservé les modes égyptiennes, ou bien, T Egypte, à son tour, s’était approprié les types asiatiques. En tout cas nous sommes en présence d’une technique inférieure.

Les émaux cloisonnés, qui sont à un certain point de vue le dernier mot de l’émaillerie, n’apparaissent, au contraire, que lorsque les artisans qui les faisaient étaient déjà en possession de tous les secrets de leur métier.

Certainement les artisans égyptiens connaissaient l’émail et en faisaient eux-mêmes, comme le prouvent les monuments d’une autre espèce qui ont été remarqués depuis longtemps déjà, mais dont la technique nous est imparfaitement connue, faute d’analyse chimique. Tels sont par exemple, les bracelets en or de Munich, trouvés en 1834 dans une des pyramides de Moeroé et appartenant à une époque postérieure; des objets provenant de la même localité, conservés au Musée de Berlin, un bracelet d’or du Pharaon Ahinos Ier, pharaon de la XVHIme dynastie, au Musée de Boulaq au Caire ;2) une paire de bracelets du Louvre (salle civile, vitrine Q, N° 1962) et une autre paire au British Muséum (case D, N° 14594). Nous n’essaierons pas d’examiner la question de savoir à quelle époque au juste peuvent bien appartenir toutes ces antiquités, malgré la diversité des époques auxquelles se rapportent ces objets. Leur petit nombre ne nous permet d’en tirer aucune conclusion; de nouvelles découvertes peuvent d’ailleurs rectifier ou modifier complètement les hypothèses qu’on serait tenté de faire au sujet des influences diverses de l’Asie et même de la Grèce sur les travaux égyptiens de cette espèce. Ce qui frappe dans tous ces objets, en dehors de l’incrustation ordinaire en pierres ou en verre c’est cette partie où le dessin même, faute d’une régularité géométrique, ne se prêtait point à cette incrustation et exigeait, par suite, que les creux fussent remplis d’une substance liquide. Maspéro a discerné nettement ces parties, en montrant dans le bracelet d’Alnnos la facture des émaux champlevés. „Les figures et les hiéroglyphes sont levés en plein sur une plaque d’or et ciselés délicatement au burin. Le champ est rempli de pièces de pâte bleue et de lapis -lazuli taillées artistemcnt. “ 3) Ainsi donc ici encore

trésor découvert près de Nowotcherkassk et conservé à l’Ermitage impérial de

l) Vo S* Pétersbourg.

s) Maspéro, Archéologie égyptienne, fig. 289. 3) Ibid., p. 308.

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l’orfèvre a conservé sa manière ordinaire. Mais déjà dans le collier faisant partie de la parure de la reine Ahhotpou, mère d’Alnnos Ier, les détails des deux têtes d’épervier en or étaient relevés d’émail bleu.1* De même de nombreux bracelets sont relevés d’émail, fondu évidemment au feu et coulé dans les espaces creux. Toutefois la preuve la plus évidente nous en est fournie par les bracelets du Musée Britannique: le bord de ces larges bracelets est garni de compartiments remplis d’une pâte verte et de verre bleu noyé dans la pâte; il en est de même de la palmette faite de cellules. Quant au champ d’une profondeur de quelques millimètres à peine, épargné évidemment sur une plaque d’or et qui entoure les figures de déesses, il est rempli d’émail vert tirant sur le bleu turquoise. Ce fond s’est crevassé ou bien ne s’est conservé que sur les bords près des figures qui sont en saillie. Mais il ne peut en aucune façon avoir été fait en pâte humide séchée ensuite, car cette pâte servait avant tout à enchâsser la pierre et le verre.

S’il n’est plus permis de douter de l’existence des émaux chez les Egyptiens, depuis les investigations de Linas et depuis que Labarte a attiré l’attention des savants sur le petit épervier à tête d’homme du Musée du Louvre, sur la paire de bracelets des pyramides de Moeroé et sur d’autres objets analogues, il serait plus sage d’adopter, avant que la question soit définitivement élucidée, l’opinion suivante: les Egyptiens connaissaient et employaient (du moins plus tard) l’émail, mais seulement l’émail champlevé; quant aux émaux cloisonnés, encore pauvres en couleurs et peu durables, ils les remplaçaient par des incrustations en pierre et en verre. Les industriels phéniciens importèrent les émaux cloisonnés en Assyrie dont les bas-reliefs renferment aujourd’hui encore presque exclusivement cette décoration dans les parures en or, telles que colliers des rois, pendants d’oreilles, bracelets etc. L’émail proprement dit était-il employé en Mésopotamie, c’est ce que nous ne saurions affirmer. Faut-il en conclure que l’incrustation à froid a précédé l’ émail? c’est encore une question sur laquelle nous ne saurions nous prononcer. Les ouvrages cloisonnés se reproduisent nettement par le dessin, surtout dans les parties saillantes des objets d’albâtre qui se prêtent à des hachures fines. Il n’en est pas de même de la substance émaillée qui se confond avec la surface du métal et qu’on ne reconnaît qu’au ton de la coloration qui très-souvent ne s’est pas conservée sur les bas-reliefs. L’application très-

') Maspéro, Archéologie égyptienne , p. 309, fig. 292.

commune de la glaçure émaillée aux carreaux de faïence de l’ancienne Clialdée pouvait-elle rester sans influence sur les ouvrages en métal? Et ne serait-il pas plus naturel d’admettre que l’émail appliqué sur la surface métallique, étant insuffisant au point de vue chimique, ne se conservait pas longtemps et, par suite, ne put s’élever à la hauteur d’un l’art? Dans cette hypothèse il est inutile de rechercher lequel des deux procédés (incrustation ou émail) est le plus ancien, c’est-à-dire le plus simple: ni 1 histoire ni les expériences ne peuvent nous aider à résoudre ce problème. Il suffit de remarquer que l’art de la verrerie ayant été très -perfectionné en Egypte et, plus tard, en Phénicie, il fournissait l’occasion de développer peut-être au même degré les deux procédés. Or, l’histoire de l’art et de la civilisation nous apprend qu’une fois un procédé découvert, il devient en quelque sorte un besoin national; on ne l’oublie jamais complètement et jamais il ne disparaît toutà-fait. Il peut tout au plus être relégué au second plan par un autre qui est plus conforme au goût du temps et qui concourt à la formation d’un type historique. Si l’on examine les peintures murales polychromes de l’Egypte, on s’aperçoit qu'elles reproduisent des entrelacs, des sculptures sur bois et des ornements plaqués, toutes choses qui, dans la décoration des métaux, ont dû conduire tout naturellement au cloisonné. L'art décoratif de la Mésopotamie, au contraire, est tout entier dans les surfaces vernies ou émaillées, et il semble qu’il aurait dû créer les émaux en tant que branche artistique indépendante. S'il ne l’a pas fait, c’est que les Assyriens ne connaissaient que fort peu l'art de fabriquer le verre, ou bien parcequ’ils aimaient pardessus tout les pierres précieuses dans la décoration.

A priori nous devrions mettre à part, dans la civilisation de l’Asie Antérieure, l'industrie phénicienne et en général l’industrie de la Syrie et de l’Asie Mineure. L’art phénicien, comme on l'a définitivement démontré, était un art d’imitation. Les villes de Tyr, de Sidon et de Damas jetaient sur les différents marchés de l’antiquité plutôt des spécimens de leur activité industrielle qu'artistique. On remarque, par conséquent, dans les objets fabriqués par les Phéniciens un caractère décoratif en quelque sorte stéréotypé: la forme, empruntée à la nature, a toujours ici un sens symbolique et constitue l’ornement ; une figure religieuse, une devise roj-ale, une inscription quelconque sont des talismans mystérieux. Mais c’est précisément ce rabaissement de la forme joint au sens intrinsèque qui a fait le succès et la réputation de l’art phénicien. Ce fut là tout le secret de la renommée des comptoirs phéniciens de Chypre, de Carthage et de Sardaigne.

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De la Syrie on exportait, outre les objets en or incrustés de pierres précieuses, des filigranes très-fins qu’imitaient ensuite les artisans grecs et étrusques. La S37rie s’est approprié les styles les plus variés de la Mésopotamie, de la, Perse, de l’Egypte, voire même de la Grèce; de là une grande variété dans ses produits. Et c’est précisément ce. qui explique cette hypothèse, très-fermement soutenue, que la Syrie fut une source de civilisation, ce qu’elle n’a jamais été, pas même à l’époque des Croisades.

„Cliose étrange, “ s’écrie l’historien de la verrerie dans l’antiquité,1' „les savants parlent avec une rare conviction de la beauté du verre phénicien. Or, en vérité, à part quelques fragments de l’époque gréco-romaine, il n’existe dans nos Musées pas un seul vase en verre qu’on pourrait avec quelque certitude attribuer aux Phéniciens. “ Malgré son exagération, cette opinion repose sur des faits réels: ce n’est pas au lieu même de leur fabrication, où il n’en est resté que des miettes, pour ainsi dire, qu’il faut étudier les produits de l’industrie phénicienne; il faut les chercher dans tous les centres plus ou moins importants de l’antiquité classique, où ils se sont si intimement mélangés aux produits de l’industrie locale qu’ils y jouent le rôle principal et non un rôle sécondaire. La Syrie, avec ses verreries, ses objets d’or et d’argent, ses étoffes et surtout ses bazars et ses magasins effaçait, aux yeux des anciens, la production des autres contrées d’Asie et d'Afrique. Parmi ces pays, l’Egypte et, en particulier Alexandrie, la Perse, la Mésopotamie et même l'Inde fabriquaient des verres d’art, comme nous le verrons plus loin. Mais, grâce à l’intermédiaire de la Phénicie, Alexandrie, dès l’origine de sa fondation, était devenue, dans son genre, un centre de verreries de toutes sortes, et conserva les marchés conquis par les Phéniciens, non seulement à l’époque romaine, mais encore pendant tout le Moyen-Age.

La Phénicie avait-elle quelque initiative et a-t-elle joué un rôle quelconque dans la fabrication des émaux? C’est, là une question qu’il vaut mieux laisser de côté, puisqu’il est impossible d’y répondre. Il se peut que les Phéniciens aient été ici des intermédiaires; ainsi, par exemple, nous constatons dans certains fragments d’émaux, incontestablement égyptiens cette fois,3' d’une époque plus récente, peut-être même rapprochée de notre ère, des petites étoiles en émail blanc noyées dans un fond bleu foncé. Cette particularité identique ou analogue aux émaux de l’Europe barbare ne saurait

■) Frœhner, Verrerie antique. Description de la collection Charvet, Paris, 1879, p. 19.

*) Le Musée Britannique et le Louvre en possèdent quelques échantillons, mais sans numéros.

être purement accidentelle; elle se rattache à T histoire de la verrerie et les menues industries similaires. Ce qui n’est pas non plus 1 effet du hasard, c’est que les ornements émaillés dans l’antiquité classique rappellent les objets où perce l’influence de l’Ionie, de l’Asie Mineure ou même de la Syrie. Ce qui est plus important encore, c'est l’abondance extraordinaire des émaux à l’époque qui suit celle d’Alexandre de Macédoine, c’est-à-dire non seulement pendant la seconde moitié du IVme siècle, mais encore dans tout 1 art grec postérieur. Tant qu’on n’aura pas sous les yeux des échantillons orientaux proprement dits, il sera difficile d’élucider ce point. On peut cependant affirmer que les émaux gréco-romains étaient des produits fabriqués à Alexandrie jusqu’à l’Empire romain et que les fabriques des provinces romaines imitèrent fidèlement les modèles d’Alexandrie.

ouvrages

émaillés

vitrine 9, Nos 102-

îs émaux grecs (auquels nous rattachons les émaux étrusques), conservés dans les Musées de l’Europe occidentale, sont presque tous bien connus: ce sont des pendants d’oreilles de provenance étrusque avec des colombes d’or rehaussées d’émail blanc (Louvre, salle des objets d or antiques, — 105); des boucles d’oreilles ornées de paons (Ibid. N° 107), où le fond bleu est parsemé de points blancs sans cloisonnement à la manière des émaux classiques et barbares , procédé très - commode , employé par les verriers anciens; enfin au Kensington Muséum (VII, 7a, 1874) une paire de pendants d’oreilles analogues avec colombes, provenant de l’île de Milo. Toutefois certains ouvrages en or trouvés dans la Russie Méridionale ont un émail plus beau, notamment: un canard ou une oie provenant des tombeaux de la presqu’île de Tainan1’ et les merveilleuses colombes du kourgane d’Artukhoff de la même localité. 2) Labarte fait observer à juste titre qu’un émail recouvrant des figures en ronde-bosse atteste un haut degré de développement dans l’art. 3) Mais l’émail blanc est le plus souvent usité dans les verres antiques, peut-être parcequ’il était plus solide que tout autre.4 Toutefois les émaux du

«) Compte-rendu de la Commission Impériale Archéologique, 1870 — 1871, pl. VI, 11, p. 203.

*) Ibid., 1880, pl. I. 13, p. 52.

3) Histoire des arts industriels, III, p. 493 — 495.

*) On rencontre cet émail blanc dans les antiquités dites mérovingiennes ornées de verres, c’està-dire à l’époque où l’émaillerie était en décadence chez les peuples d’Occident.

INTRODUCTION TECHNIQUE

genre de ceux que nous venons de citer sont relativement rares, tandis que les ornements en émail cliamplevé étaient très-répandues dans l’antiquité. Il est vrai qu’ici la. surface tout entière n’est pas creusée pour recevoir la pâte vitrifiée qui n’est versée que dans des creux représentant des feuilles, des fleurs (marguerites et myosotis), rosettes, palmettes, plumes, etc. Mais comme dans ces ouvrages d'or la pâte d’émail n’atteignait presque jamais la hauteur des petites cloisons et que, par conséquent, la surface n’en était pas brillante, on obtient une sorte d’émail plus simple, purement décoratif, et qui offre le plus d’analogie avec les émaux russes.

Tels, par exemple, au Musée du Louvre, le N° 247, collier remarquable avec ornements émaillés, les N“ 712, 4 — une figurine d’Aphrodite dont la stéphané et le collier sont rehaussés d’émail bleu et quantité de beaux objets grecs de Kertcli, de la péninsule de Taman et des pays riverains de Kouban, au Musée Impérial de l’Ermitage. Les flacons en forme de petites amphores , les breloques , la bordure de colliers et de kalatos, 1 les boutons, les chevrons, les épingles et les agrafes2* * etc. sont invariablement rehaussés d’un émail bleu foncé ou plus souvent bleu clair, tandis que les colombes du kourgane d’Artukhofif offrent toujours un émail blanc, bleu de ciel et vert. De même sur les anneaux bien connus, qui représentent des cavaliers Scythes et des lions, on remarque, l’émail bleu de ciel et bleu turquoise; or, dans les palmettes, ainsi que dans les représentations égyptiennes du lotus, nous trouvons des incrustations de diverses couleurs. Sur les ouvrages d’or de Curium (Chypre)3* et sur la guirlande d’or d Armento (llasilicate),4 actuellement au Musée de Munich, on rencontre également des petites feuilles et des fleurs, dont la nuance est invariablement le bleu de ciel. Si l’émail doit, dans une bague, remplacer la pierre, il imite simplement le lapis-lazuli et devient bleu foncé: tel est le cas du curieux anneau provenant du kourgane de Pawlow à Kertch.5* Parfois il est d’une teinte tellement sombre qu il paraît complètement noir, comme dans l’anneau du kourgane d’Artukhoff; le fond de cet émail ou de cette substance avait été jadis garni d’une inscription tracée au moyen de petites cloisons fixées sur le fond.1”

*) Compte-rendu de la Commission Impériale Archéologique , 1865, p. 42, 48, 76.

а) Ibid., 1876, pl. II, 8; 1877, pl. III, 84; 1880, pl. I, 17. III, 7.

8) Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité , III, p. 888, fig. 564, 599.

*) Gerhard, Antilce Bihlwerke, Stuttgart et Tübingen, 1827—1830, pl. 60.

°) Compte-rendu de la Commission Impériale Archéologique , 1859, pl. III, 4, 5, p. 121.

б) Musée de l’Ermitage, salle des antiquités du Bosphore, vitr. 4, No. 255 h, 246 c.

Pour terminer ce rapide aperçu des émaux grecs nous devons faire observer que, dans un prochain avenir, la liste pourrait bien en êtie doublée, et le rôle des émaux dans l’antiquité classique n'en sera que plus intéressant à étudier. Aujourd’hui déjà il est évident, si l’on en juge pâlies quelques spécimens connus, que 1 art de l’émaillerie ne périclita jamais complètement, et qu’on fabriquait les émaux dans les provinces les plus obscures du monde classique. C’est ainsi que dans les colonies anciennes de la Russie Méridionale on rencontre des objets d’or très-originaux, quoique un peu grossiers, notamment des boucles d’oreilles ornées d’émaux et de fragments de pierres précieuses; ces pendeloques consistent généralement en un croissant aux extrémités relevées ou renversées et garni d’email cloisonné imitant l’éméraude, le lapis-lazuli, l’aigue-marine et la turquoise. L’émail bleu de ciel est souvent décomposé, le bleu turquoise s’est effrité; le bleu foncé est le plus solide. L’émail vert éméraude est en outre toujours translucide.

A l’extrémité opposée du monde ancien, en Gaule, nous rencontrons aussi, et relativement de bonne heure, des ouvrages en verre es des émaux fabriqués dans le pays même. Citons, par exemple, la vitrine du Musée de S* Germain renfermant les antiquités de Bibracte (aujourd’hui Mont-Beuvray, près d’Autun); outre des poteries à inscriptions grecques, ce meuble nous présente, dans quelques petites écuelles, des fragments de verre d’un travail analogue. Il est clair que les verriers de l’endroit, non contents de fabriquer des ustensiles de verre indispensables, s’essayaient encore à imiter des ornements précieux importés de Syrie; et, ne sachant pas faire une spirale jaune dans l’intérieur du verre bleu foncé, ils se bornaient à appliquer cette spirale émaillée par-dessus le bracelet, c’est-à-dire en saillie.

La question des rapports entre les émaux barbares de l’Europe et l’antiquité classique est un des points les plus obscures de l’histoire de l’art. Ces émaux apparaissent comme un phénomène inattendu au milieu d’objets ordinaires d’importation romaine dans les contrées barbares. Tels archéologues croient que s’étaient des ouvrages originaux des barbares; tels, au contraire, pensent qu'il faut en rechercher la source dans l’Extrême-Orient, où ces ouvrages auraient existé, même à l’état parfait, bien avant leur apparition en Occident.

INTRODUCTION TECHNIQUE

civilisation de l’Europe septentrionale barbare, à l'époque L'émail

voisine de notre ère, est déjà loin de ses origines, et, à ^"'j'Jépies

partir du moment où elle est sortie de son berceau primi- Europe a

l’époque

tif, elle s’agite et se transforme sans cesse. Aujourd’hui romaine. déjà le grand nombre d'antiquités de l'Europe barbare se subdivise en quelques groupes historiques bien distincts, ou bien, comme on est convenu de le dire, en civilisations qui ont leur style artistique et une signification morale à part. L’ordre dans lequel ces groupes se suivent et les différences qui les caractérisent éclairciront sans aucun doute certaines questions d’art, certains points communs mais encore obscurs, que tout le monde cependant soupçonne et qui reposent sur cette foule de monuments classés actuellement suivant les nations et suivant telle ou telle théorie locale. Le problème, ainsi élucidé, nous découvrira la source fécondante qui, pour l'Europe barbare, fut jadis l’Orient. Nécessairement cette source même sera étudiée dans tous ses prolongements, dans toutes ses dérivations, et comme elle ne sera plus un mythe pour nous, nous reconnaîtrons un phénomène historique d’une importance colossale. Ce phénomène, se prolongeant à travers les siècles, devra présenter un jour un tableau analogue à celui que nous offre l’histoire de la. civilisation de l’Europe, dans quelques unes de ses parties toutes spéciales.

Les émaux dits barbares, qui décorent exclusivement des parures de bronze renfermées dans les tombeaux à corps incinérés, appartiennent pour la plupart à la période de l’Empire romain, si l’on en juge par d’autres objets trouvés dans les mêmes endroits. Ces objets ne sont point centralisés dans telle ou telle localité et ne constituent nullement une industrie propre à la Gaule, à la Bretagne ou aux bords du Rhin; ils sont dispersés en plus ou moins grande quantité dans toute l’Europe septentrionale, depuis l’Angleterre jusqu'au Danemark, la Suède et le Gothland inclusivement; et dans le Sud, depuis la Gaule jusqu'à la Hongrie et la Russie méridionale. Mais les contrées les plus riches en émaux de ce genre sont la Gaule, la Bretagne, les bords du Rhin et du Danube. Il est évident que, dans tous ces pays, ces produits étaient importés; rarement et les plus grossiers d’entre eux seulement étaient fabriqués sur place. Aucune de ces contrées n’en exportait dans l’autre. Il y avait d'ailleurs une grande analogie, sinon une identité absolue, entre ces produits et ceux de l’Italie, d’où étaient venus les premiers modèles, tout au moins.

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Certains pays, comme la Gaule, par exemple, après avoir adopté les modèles étrangers, continuèrent à se servir des procédés indigènes de piovenance gréco-phénicienne et développèrent considérablement leurs imitations au point de vue technique.11 D’autres, comme la Suède et le Danemaik, 11e semblent avoir connu longtemps 1 émail que dans les produits importés et ne fabriquèrent eux-mêmes que plus tard des ouvrages émaillés. Cependant il ne s’en suit pas que la Gaule et les provinces rhénanes aient fabriqué, à 1 époque romaine, des émaux en très-grande quantité pour 1 exportation. Encore moins peut-on admettre que l’émaillerie ait été, pour telle ou telle contrée de l’Europe, une industrie très-ancienne et nationale, comme on a essayé de le prouver pour la Gaule et pour 1 Allemagne rhénane. Les ornements émaillés dans les antiquités barbares se bornent à un si petit nombre d’objets (tels que fibules, par exemple) qu’en aucun cas ils ne peuvent constituer une industrie spéciale ni un style à part. De même, étant des produits d'une industrie étrangère, ces objets ne remplacèrent point les anciennes incrustations barbares d’ambre, d os et de corail et ne furent qu une imitation industrielle d’ornements en or.

a Gaule possède, pour sa part, une grande quantité de bronzes émaillés : ce sont presque exclusivement de petites fibules, des boucles aux formes géométriques simples, ou /p5 plus ou moins compliquées ; le dessus est orné d émail, l’épingle est fixée en dessous. Le rhornbe et le cercle, formes géométriques les plus fréquentes, sont accompagnées de demi-lunes et de petits cercles; le cercle se transforme soit en une roue, soit en étoile. Quant aux formes végétales, 011 11e connaît que celle d une feuille pointue. Les tonnes animales sont très-variées ; on remarque . 1 hippocampe, le tigre, le cerf, le lion, le dauphin, le chien, le sanglier, le cheval, le coq, le faisan, le pigeon, la grenouille et les poissons.21 L'émail consiste

«) Du Cleuziou, L’Art national. Etude sur l'histoire de fart en France. Les Origines. La Gaule. Les Humains. Paris, 1882, p. 486, pl. 8.

s) Nous ne rappellerons pas ici les autres formes, telles que les fibules en sandales (Compïègne, Musée de .St. Germain) et en amphores. Les formes ornithologiques sont assez fréquentes dans la forêt de Compïègne, à Bertonvilliers, dans le Puy de Dôme et dans le département de la Meuse.

INTRODUCTION TECHNIQUE

ici en petites plaques en verre de différentes couleurs, placés à l’intérieur du cercle, du carré. Les figures du damier de couleur rouge et bleu foncé constituent l’ornement le plus caractéristique. Les couleurs dominantes sont : le rouge (nuance brique), le bleu foncé ou le bleu de ciel, le blanc, le jauneorange, plus rarement le vert clair ou le bleu turquoise. Cette dernière se présente le plus fréquemment sous l’aspect de petits cubes de mosaïque ou de plaques de verre appliqués et fixés dans le bronze au moyen d’une pâte vitreuse. Les autres couleurs sont le plus souvent de l’émail proprement dit. Le bleu foncé s’emploie de préférence pour les émaux champlevés ; on en remplit le fond gravé ou creusé sur la. plaque.

Il y a une corrélation étroite, quant à la forme, entre les émaux galloromains et ceux de la période romaine dans la Grande-Bretagne. Mais ils sont en nombre moins grand, du moins jusqu’à, présent, et d’une exécution inférieure, sauf quelques uns qui sont, évidemment des articles d’importation étrangère. Souvent l’émail orne ici les fibules à la manière romaine, c’est-à-dire en arc ; sur l’arc sont ménagées des tailles en guise de petites feuilles et destinées à recevoir l’émail bleu foncé ou vert. C’est là certainement le type classique par excellence. Au Musée Britannique il y a 32 fibules rondes avec leur dessin habituel et qui n’offrent pas de différences essentielles entre elles; de plus, des fibules, en forme d’abeilles, de chevaux, de sangliers, de coqs et autres oiseaux; il y a, enfin, une vingtaine de boutons émaillés.1’ Nous réservons dans cette série les émaux les plus remarquables, mais uniques, qui seront examinés plus bas à propos d’un groupe spécial d'émaux barbares.

Les émaux du Rhin21 présentent les mêmes formes fondamentales des fibules : ce sont de petits arcs, des disques, des rhombes, des étoiles, des rosettes etc. Leurs couleurs sont relativement très-variées : l’orange et le bleu turquoise sont les plus fréquentes. L’ornementation même ou le dessin du fond émaillé, outre le damier, les écussons ornementés et les roues multicolores figure parfois un arbre ou d’autres formes végétales. Enfin les disques ronds avec un assortiment encore plus varié de couleurs, les étoiles, les rosettes

’) De Colchester, cle Westmoreland et de Londres.

*) Ils sont réunies dans les Musées de Mayence, de Bruxelles, de Wiesbaden, Worms, Spire, Trier, Francfort-sur-Mein, Hambourg. Carlsruhe, Stuttgart, Bonn, Ratisbonne etc. Les émaux de Wiesbaden ont servi à M. Cohausen de base dans son étude sur les émaux barbares: llihnischer Schme/zftchmuck, réimpr. du XII vol. des Annalen des Vereins fiir Nassauische Alterthumskunde. Wiesbaden, 18713. — Nous trouvons d’excellents dessins et des appréciations très-justes des émaux rhénans dans l'ouvrage de M. Lindenschmit, Die AUerthiimer unserer heidnischen Vorzeit. Mayence, 1877, 4 vol., 1864—1889. Vol. II, livr. 4, pl. 0; livr. 10, pl. 1; vol. III, cahier 1, pl. 4; livr. 8, pl. 3.

et les croix en fibules sont plus nombreux dans ces localités. En fait de représentations empruntées au règne animal, on y rencontre des pigeons, des cygnes, des coqs, des canards, des lièvres, des serpents, des chiens, des hippocampes. Notons ici tout particulièrement une figure de barbare à cheval, dans la collection Arolsen et un grand coq à plumes émaillées dans la collection du Baron Heyl à Worms.

En Danemark les fibules émaillées sont rares; celles qui existent appartiennent à l'époque romaine postérieure et on les rencontre toujours à côté des statuettes de bronze." Les objets de ce genre sont également rares en Suède, dans les îles de Gothland et de Bornholm.2’ Chose curieuse, quelques uns d’entre eux ont fait partie du harnachement d’un cheval; certaines plaques et paillettes ont dû servir à décorer des courroies ou des ceintures. Mais leur nombre insignifiant semble prouver leur provenance étrangère. Une plaque du Musée de Stokholm, d’un travail assez fin, semble réunir en lui tous les traits caractéristiques des émaux barbares : le fond bleu de ciel est parsemé de petites fleurs blanches en forme de croix, imitation évidente de lapislazuli, où les points blancs ne peuvent disparaître qu’au moyen d’une réaction chimique ; ou bien inversement des fleurettes bleues sont disséminées sur fond blanc, et des vertes seulement ou mélangées avec des bleues sur fond rouge.

Tandis que les émaux dits barbares sont rares dans 1 Europe septentrionale. le Musée National de Pesth contient 80 fibules et plaques émaillées, qui ont été trouvées pour la plupart en Hongrie. Cette collection, tant par le nombre que par la variété rivalise avec les spécimens des provinces rhénanes.

Nous n'avons pas besoin do les examiner en détail, car les documents que nous avons cités démontrent suffisamment ce fait que les émaux de l’époque romaine n’appartiennent en propre à aucune des races barbares et à aucune localité en particulier, mais bien qu’ils sont le patrimoine commun à la civilisation dite barbare depuis le I" jusqu’au IV"' siècle après Jésus-Christ,

Un document de la plus haute importance servant à confirmer cette thèse et à donner un tout autre aspect à la question des émaux barbares,

>) Musée des antiquités septentrionales de Copenhague, vitrine 127 c, petite plaque.

2) Voici les objets trouvés dans les fouilles faites par Mr. Stolpe à Bjœrn (île de Bornholm ): une petite plaque avec émail jaune et orange, et deux plaques de ceinture à émail bleu de ciel et bleu turquoise.

INTRODUCTION TECHNIQUE

qui nous occupe, c’est le groupe de vases et autres ustensiles émaillés, que nous avons mis à part. Mentionnons ici en première ligne le vase de la Guierce près Limoges," et le vase trouvé à Ambleteuse, sur les bords de la Manche, tous deux reportés par Darcel2’ au nombre des produits barbares, et spécialement gaulois, de la fin du HT"' siècle : cette date est d'ailleurs confirmée par la présence do monnaies du temps sur le lieu de la trouvaille. A notre avis, le second de ces vases porte en partie un cachet oriental, si l’on en juge par les lys en forme de lances et les volutes qui entourent les rhombes du milieu. Au contraire, le dessin gréco-romain très-afifirmé apparaît dans les rameaux émaillés des raisins et des fougères du vase trouvé à Bénévent en Italie;3’ on le remarque aussi dans l’éeuelle de bronze du Musée Britannique, provenant de Harwood (Northumberland, et dans une autre trouvée près de Standon et appartenant au même Musée. Le style romain alourdi apparaît dans une plaque émaillée qui faisait partie d’un objet indéterminé et qui, trouvée dans la Tamise, a passé de la collection Boacli Smith au British Muséum ifig. 1). Les dessins gravés en creux et remplis d’émaux dont elle est décorée, figurent un autel ou plutôt un ciborium. Suivant les archéologues anglais, cette plaque aurait été faite en Angleterre même; leur hypothèse est fondée sur ce fait que ce travail n'est pas terminé. Effectivement les bords de cette plaque sont hachés pour ainsi dire, ce qui lui donne un air inachevée; mais cela tient à, ce que cette plaque a dû être détachée de n’importe quel ustensile et apportée en Angleterre à titre de curiosité. L’émail vert tirant sur le bleu turquoise, le bleu foncé et le rouge ne constituent pas une marque distinctive de l’ornementation barbare. Tout le décor de cette plaque rappelle le lourd style romain, que Byzance s’est approprié dès le début.

C’est, également de l’Europe méridionale que provient, sans doute, le vase bien connu de Bartlow (comté d’Essex . Ce remarquable ouvrage émaillé date probablement du IV,ns ou du V""' siècle après Jésus-Christ. Le décor brillant et multicolore des bandeaux, les rameaux rouges de la plante gracieusement développés sur la panse, les palmettes à cinq lobes fixées sur ces branches, et particulièrement le fond bleu foncé, la dorure, tout enfin fait penser à. la reproduction d’un vase original en or exécuté' dans un goût

*) Actuellement dans la collection Boll, à Angoulême.

s) Alfred Darcel, Notice des émavx et de V orfèvrerie. Paris, 1888. p. XIII — XIV. *) Ibid., p. XIV.

oriental tout nouveau et encore inconnu de 1 Europe occidentale.1* La forme même du vase avec son anse droite très-originale indique sinon un objet d’importation étrangère, tout au moins une imitation d'une de ces marmites des peuples nomades qui ne devaient pas être une rareté dans les contrées envahies par les Huns et par les Goths. Ces imitations étaient très-possibles

Fig. 1. Plaque de bronze émaillée trouvée dans la Tamise.

dans l’Europe septentrionale vers les IVme et Vme siècles. Nous en avons, la preuve, en dehors des données générales de l’histoire, dans les breloques en forme de croissant mises au jour dans les comtés de Sommerset et de Suffolk. Leurs prototypes appartiennent à l'Asie Centrale et à la Russie méridionale. Leurs rinceaux sur fond rouge cerise dénotent, selon Darcel (XV , un style

li Ce vase, trouvé en 1835, a beaucoup souffert dans l'incendie d’Easton Hall, en 1847. Il est aujourd'hui complètement noir; on ne distingue guère que l'émail bleu turquoise et bleu foncé. Le ton rouge est méconnaissable. La restauration exécutée au musée même et reproduite par Labarte Recherches) n’est pas très-juste.

INTRODUCTION TECHNIQUE

oriental. En principe tous les émaux des barbares où le rouge domine doivent être rangés dans une catégorie spéciale d’objets d’art qui se rattachent plus ou moins directement à des originaux de l'Orient qui, à un moment donné, se sont répandus sur l’Europe méridionale. Pour se convaincre de la provenance méridionale du vase de Bartlow il suffit de le rapprocher do la gourde de Pinguente (près Trieste) ” qui lui ressemble d'une manière étonnante au point de vue du style et de la décoration végétale; notons cependant que ce décor distribué sur cinq zones concentriques consiste en feuilles de nénuphars, de lierre et de trèfle. La bordure se compose d’un galon dentelé. Le fond est bleu foncé ou rouge brique ; l’émail des ornements est bleu de ciel ou ronge minium. De Linas prétend que le vase du Musée de Copenhague est de fabrication anglaise, de même que la situla de Bartlow et la patera de Pyrmont (II",e siècle); son opinion est basée sur ce que le minium, le cobalt et l’émail vert clair ne paraissent que dans les ouvrages anglais. Il rattache la gourde de Trieste aux émaux rhénans, car là prédomine le minium qui remplace le ton vert.

Après les travaux remarquables de Linas sur le passage en Europe d’ouvrages d’orfèvrerie cloisonnée orientale, il serait superflu d’y ajouter une contribution nouvelle. La quantité considérable de documents recueillis par ce savant nécessiterait plutôt une refonte qui devrait être faite au point de u ne sévère de l’histoire. Mais la mort a empêché de Linas de terminer ses savantes recherches qui auraient dû embrasser les innombrables ramifications du style oriental et réunir en un seul toute cette masse de matériaux dispersés partout sous le nom d’antiquités „mérovingiennes“.

L’émaillerie entre en relation intime avec les nouveaux modèles venus de l’Orient. Darcel distingue une série spéciale cl’émaux appartenant aux tombeaux et qui paraissent être de provenance franque. La perfection relative de ces ouvrages qui contraste avec la grossièreté barbare d’autres objets en métal prouve, selon lui, que ces émaux ne sont point des produits indigènes, mais ont été achetés au dehors ou même pris sur l’ennemi. Outre les spécimens d’origine essentiellement franque cités par l’auteur et que, par suite, il est inutile de décrire pour la seconde fois, nous mentionnerons les très-curieuses fibules de Norton (comté d’York) conservées au British Muséum et dont la forme indique la date (V™ ou IVms siècle après Jésus-Christ).

‘) Charles de Linas, Ivoires et émaux , 1886, in-4°; du même auteur: Gourde antique en bronze émaillé. Extr. de la Gaz. arcliéol. , 1884, p. 18—19.

A cette catégorie d’émaux barbares plus récents imitant les incrustations cloisonnées 11 appartiennent quelques fibules du Musée de S'-Germain, en forme d’écus quadrangulaires surmontés d’une tête de chaque côté. Pour apprécier la mosaïque de ces émaux, il faudrait les comparer aux ouvrages en or rehaussés de verres grenat ou émeraude. Qu'il nous suffise de constater ici que l’émaillerie en Europe subissait évidemment, du I\ rae au Ime siècle, l’influence des nouveautés venues d’Orient. L’émaillerie de l’Occident était extrêmement pauvre au point de vue des formes, des types et surtout des couleurs. Quant aux émaux antiques, on y sent toujours l’absence d’une forte originalité artistique et la polychromie n’y joue qu’un rôle secondaire. C’est dans les émaux des barbares qu’on rencontre pour la première fois éléments jeunes et bien caractéristiques.

Dans le décor des émaux barbares l'influence du style romain est à coup sûr très-limitée. Les procédés techniques y sont rarement conformes à ceux de l'antiquité, où (nous l’avons vu) l'on remplissait d’émail les alvéoles filigranées; ils sont donc absolument originaux. Voici comment Coliausen décrit la technique des émaux rhénans : ,,Les émaux barbares appartiennent h la catégorie des cliamplevés. Chaque couleur y remplit son alvéole, qui est ménagée ou gravée sur la plaque métallique. Si d’autres couleurs entrent dans la même alvéole, elles consistent, partie en émail proprement dit, partie en lamelles de fritte et de verre rapportées à froid et fondues ensuite ensemble. “ Comparons ce procédé à, celui des émaux semblables, provenant, par exemple, de la Russie méridionale. Le nombre de ces derniers n est pas encore bien considérable, si l'on réfléchit que les nécropoles de cette partie de la Russie (sauf le Caucase) ont été fouillées longtemps seulement dans les localités connues pour leur haute culture dans l’antiquité et riches en souvenirs artistiques et historiques. Parmi les antiquités trouvées à Kertsch dans ces temps derniers il y a des objets émaillés réellement remarquables; citons, dans le nombre, des fibules en forme d’hippocampes et de panthères avec de petits cercles parsemés sur leur corps, d autres en forme de feuilles a\ ec des bourgeons tout autour et de l’émail bleu foncé à l’intérieur. Le lieu de ces trouvailles n'est pas exactement déterminé. Ces objets se distinguent des émaux rhénans par des formes plus artistiques et par la finesse de l’exécution. Il en est dont les émaux très-fins et très-solides ont une garniture métallique

I) De Baye, Ktudes archéologiques. Industrie anglo-saxonne. Paris, 1889, p. lü, chap. Fibules en S. Fibules analogues, pl. IV, fig. 9 : les unes sont ornées d’émaux rouges et bleu de ciel, les autres de grenats et rappellent les objets trouvés dans les sépultures franques, bourguignonnes et bavaroises.

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