I N T R 0 II U C T I O N TECHNIQUE
assez grossière. Les premiers pourraient donc bien avoir été fabriqués dans n'importe quel centre de production extérieur ; les seconds, au contraire, seraient les produits d’une fabrication locale.
Parmi ces trouvailles l’objet qui mérite une attention tout particulière est. une fibule de bronze trouvée à 01 via 11 (fig. 2), car sa forme est identique au type favori des fibules émaillées gallo-rhénanes. Cette fibule, par la finesse de sa plaque de bronze, par la richesse de l’émail distribué dans toutes les parties de la face de l’objet (sans en excepter le losange du milieu ni l’anneau d’en haut),8’ peut être considérée comme un modèle en son genre. Cependant l’émail ne présente ici nue trois couleurs : le rouge do cornaline, le
Fig. 2. Fibule d’Olvia.
bleu turquoise et le jaune rougeâtre. La couche en est très-mince (‘/t millimètre à peine); c’est la couche de bleu turquoise qui est plus épaisse que les autres à cause de sa dissolution. Sous chacune de ces couches est posée une autre couche ayant 2 à 3 millimètres de pâte rouge, sorte de ciment qui sert à relier le métal ou le bronze à la pâte d’émail. L’analyse chimique a démontré que ce ciment se compose de minium pur mêlé à une très-petite quantité de matières organiques. Les couches vertes contiennent du plomb, du cuivre, du fer et des traces de cobalt; les couches rouges et jaunes du plomb seulement. On n’a pu démontrer la présence d’acide silicique, ni d’alumine, ni d’acide borique. Nous pouvons donc en conclure que les couches de couleur qui, au premier abord, ont l’air de verroteries rapportées, ne sont ni du verre ni de la fritte vitreuse qui renferment toujours, comme le verre, de l’acide silicique, mais bien des oxydes de plomb, posés sur le minium et fondus ensuite. La dissolution des oxydes métalliques se faisait peut-être aussi au moyen du borax (borate de soude) qui, on le sait, est plus soluble que tous les autres alliages vitreux, mais offre très peu de solidité.
Ces procédés étaient tout-à-fait inconnus des émailleurs grecs ; on n’en trouve trace ni dans la technique des Egyptiens ni dans les essais de verrerie de l’ancienne Rome. Aussi nombre d’archéologues veulent-ils absolument voir dans ces ornements émaillés une forme artistique indépen-
1) lieproduclion de tableaux et ubjets d’art de la collection J. Courtes exposés pendant le I7>"< congrès archéol. à Odessa en 1684. Odessa, 1886, pl. VI, 1.
2) L’anneau vide d’en haut est placé dans le sens de l’aiguille intérieure. Il indiquait la place des breloques qui manquent. Cette fibule servait à agrafer sur l’épaule un manteau de guerre.
dante, soit inventée par les barbares à nue époque donnée, soit imitée de la civilisation antérieure, dite celtique. On sait que ce qui a motivé cette manière de voir, c’est cette remarque faite en passant par Philostrate dans ses „ Portraits “ : TaOiâ cpaai rà xpwpara toùç év ’Qxeavûi pappâpouç éYXe*v tuj Xa^KlP biaTTÙpuj ■ rà bè cruviffTacjOai xcù Xi0oùcr0ai xcù crw£eiv a éYpâcpri .... (on dit que ces barbares vivant sur le littoral de l'Océan versent ces couleurs sur de l’airain incandescent, elles s’y condensent et s’y pétrifient, conservant ainsi ce qui a été dessiné). Ce texte, malgré sa brièveté et ses fleurs de rhétorique, nous montre la technique des émaux des barbares. L’émail était évidemment posé sur le bronze sous forme de poussière et fondu simultanément dans toutes les alvéoles, comme c’est toujours le cas pour les émaux champlevés et cloisonnés. Dans l’un et l’autre cas le procédé exige que l’alvéole soit remplie jusqu’au bord, afin de former ainsi la surface générale. Par conséquent Darcel est dans le vrai1' quand il réfute l’opinion de Labarte qui, de l’observation de Philostrate, tire cette conclusion que, malgré ces émaux de barbares, ni la Grèce, ni Rome au temps de Septime Sévère, ne connaissaient plus la technique de l’émaillerie. En réalité, le texte de Philostrate ne trahit aucune admiration pour une technique inconnue; il décrit simplement un autre procédé, avec beaucoup de précision, il est vrai, mais trop brièvement. Si l’émaillerie même avait été chose inconnue pour l’auteur et s’il y avait eu un terme pour la désigner, il ne se serait guère contenté de cette expression générale : TaOra tô xpwpcn-a. Ensuite, fait observer Darcel, le livre de Philostrate n’est point une encyclopédie artistique, et il faudrait commenter cette phrase détachée au milieu du texte tout entier, pour en bien comprendre le sens. Elle est comme la glose de la description imagée d'une peinture qui représente une chasse au sanglier. Quelle que fût la source où l’auteur a puisé les détails de cette description, source réelle ou imaginaire, leur nombre et leur variété indiquent que le modèle était une peinture25 et que l’artiste a voulu représenter toute cette scène d’une manière plastique : „Ces cavaliers, dit-il, sont portés par des chevaux tous d’une couleur différente : blancs, alezans, noirs et bais; ils sont ornés de brides d’argent et de marques brûlées au fer rouge (?) (dpYupoxâXivoi xcù (Jtiktoî) et de bossettes d’or.“ Les mots cmKToi xcù xpuffoî rà cpâXapa prêtent à l’équivoque : nous croyons que si cette phrase doit avoir un sens, il ne faut pas appliquer aux chevaux le passage
1 ) Notice des Émaux, p. XII— XIII.
*) Philostrati juuioris Imagines ed. Kayser, 1844, lib. I, cap. XXVIII, p. 402 — 404.
INTRODUCTION TECHNIQUE
relatif aux couleurs. Et cependant, bien que otikto'i kcù xpuooî s’accordent grammaticalement avec ïttjtoi, le sens exige qu’on les fasse rapporter à, rà cpàXapa. Par conséquent, ou bien le mot otikto! ne doit pas être traduit par : „pourvus de marques de haras11 ou bien le texte ici est corrompu. Du reste cette épithète, à l’époque voisine de Philostrate, était employée dans une acception beaucoup plus large; elle signifiait bigarré, bariolé, coloré, moucheté, même brillant et d’un éclat multicolore.1’ Quelle que soit la signification donnée à ce passage, personne ne doute que Philostrate ou son scholiaste, intercalant assez maldroitement cette glose, n’ait voulu entendre par là l’émail posé sur les plaques métalliques d’un harnachement de chevaux.
Dans l’antiquité classique on employait déjà pour le harnachement des chevaux des bossettes ou petites plaques rondes; elles étaient tantôt en or, tantôt en argent, en bronze, en ivoire, en cristal de roche, ou même ornées de pierres précieuses, selon le goût des divers pays.21 Cet ornement apparaît en Grèce dès l’époque d’Homère, évidemment sous l’influence de modèles asiatiques (Assyrie et Asie Mineure); il se répand dans les contrées qui, tout en ayant subi l’influence de la civilisation grecque, n’ont point rompu leurs liens avec l’Orient, telles que la Scythie d’Europe; l’usage s’en généralise au temps d’Alexandre de Macédoine et aux dernières époques de l’empire romain. Il se peut que, dans l’ancienne Assyrie et en Grèce à l’époque d’Homère, les bossettes aient été de différentes couleurs, qu’elles eussent été faites, par exemple, d’ivoire et d’émail. Quant aux harnachements bigarrés des chevaux, composés de métaux, d’émail et de pierres précieuses, ils étaient toujours de provenance asiatique, ou étaient, tout au moins, des imitations de modèles orientaux. Les peuplades nomades de l’Asie Centrale avaient adopté de longue date ce détail d’une civilisation qui, de l’Iran, se transmit à toutes les populations indoeuropéennes et turques qui avaient franchi l’Oural. Philostrate lui-même, décrivant le tableau de la chasse au sanglier, mêle involontairement dans sa description des traits asiatiques aux traits grecs, tels qu’on les voit, indépendamment de la belle mosaïque pompéienne
*) Le sens primitif de ce mot vient de arfëw, cxrfpa etc. (trouer avec une pointe). D’où otîEcu = éïKaûocu ünrov = cruaeîov Troiqaat, c’est-à-dire faire une marque, et OTi'Cpcrra = TrondXpaTa (Hesychios) otiktûiv enpûjv (Phiiostrate), ot . vejîpi&ujv ot . ôppaoiv (dans le dict. d’Etienne épithète de dvGpaKeç selon Georg. Pisides). Dans la bibliothèque de Photius (p. 325) cet adjectif est appliqué aussi à (poXibeç, à la peau des serpents et aux écailles de poissons soit bigarrées soit ayant des reflets métalliques. Nielle nous paraît la traduction la plus exacte.
») Voy. l’étude de L. Stephani dans le Compte-rendu de la Comm. arclt. imp. 1865. p. 164 — 172. Comp. de Linas, loc. cit. II p. 109.