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L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION

Dès les premières pages de ce volume, on sent que M. de Tocqueville l’a écrit non pas seulement pour coçnposer un livre, mais pour accomplir un devoir : l’impérieux devoir de tout citoyen qui n’est pas étranger à la cause et à la connaissance de la Révolution de la présenter sous son véritable jour, d’éclairer le labyrinthe d’erreurs et de mensonges où les sophistes de toutes les tyrannies ont toujours cherché it égarer l’opinion contemporaine et celle de la postérité. De tels livres, quand ils sont faits avec talent et publiés avec opportunité, ont une grande importance. S’ils ne sont pas toujours de beaux monuments d’histoire, ils offrent, en général, une excellente instruction de politique. Il est des époques où méditer sur le passé, c’est travailler pour l’avenir.

Deux objetsont occupé M. de Tocqueville: il a voulu, premièrement, faire connaître l’état de la société française avant 89; secondement, indiquer les causes de la révolution. Depuis l’histoire publiée par Necker, en 1797, tous ceux qui ont écrit sur la Révolution en ont également recherché les causes, et comme dans cette recherche chacun a porté ses passions et ses préjugés, on lui en a trouvé un grand nombre, et de fort différentes. Les uns les ont vues dans la réforme de Luther, dans les guerres de

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1 I vol., par Alexis de Tocqueville.

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Louis XIV, dans le système- de Law. D’autres, se plaçant plus près des résultats, ont attribué l’explosion de 89 à la guerre d’Amérique, à l’affaire du Collier, au désordre des finances, au déficit, à l’or du duc d’Orléans.

Trop clairvoyant pour prendre l’avant-dernier événement pour la cause du dernier, M . de Tocqueville n affecte pas non plus de placer des siècles indéfiniment entre les effets et les causes. Convaincu par une sérieuse étude des faits qu’il n’y a pas un point de durée dont on puisse dire, d’une manière absolue, qu’il est trop près ou trop loin de la grande transformation pour y avoir contribué, il ne s’oçcupe pas de trouver la vérité près ou loin, il s occupe de la trouver, et presque toujours il la trouve. Il indique bien, quoiqu’un peu vaguement, que la Révolution procède de causes antérieures aux scandales de la cour de Louis XIV et de Louis XV, à la guerre d’Amérique, à la convocation des États généraux, au 14 juillet et au 4 août, qu’elle a été le retour à des principes que nos pères ont connus, pratiqués dans une certaine mesure, et laissé rétrograder pendant deux cents ans ; qu’elle était faite dans les esprits avant d’être réalisée dans les lois ; qu’elle s est faite lentement; que plusieurs générations ont vu sa naissance et ses progrès.

On voit, en lisant ce livre, comment elle s’est opérée dans les intérêts avant d’éclater dans l’ordre politique, et comment, par conséquent, « ce que la révolution a été moins « que toute autre chose, c’est un événement fortuit. »

« Elle a pris, il est vrai, ajoute M. de Tocqueville (p. 31), « le monde à l’improviste, et cependant elle n était que « le complément du plus long travail, la terminaison sou-

« daine et violente d’une œuvre qui Avait momentanément

« passé sous les yeux de dix générations d’hommes. » Rien n'est plus juste que cette observation, et les preuves, quoique très-incomplètes, dont l’appuie M. de Tocqueville démontrent, sans réplique : d'abord, que la France, à aucune époque, n’a supporté la souillure d’une complète servitude ; ensuite, que le Tiers-État, en 89, a regagné le terrain qu’il avait perdu depuis trois siècles; enfin, que la Révolution a été le retour du peuple français tout entier aux conditions primitives et fondamentales de toute société humaine, c’est-à-dire à la propriété, à la liberté, à l’égalité des droits. Et voilà justement pourquoi la révolution fait corps avec la France, pourquoi elle est enracinée dans le sol, implantée dans nos cœurs et dans nos tètes, passée pour ainsi dire dans notre sang; voilà pourquoi, quoique souvent reniée et comprimée, elle n’a jamais rien perdu de sa force, pourquoi tous les gouvernements ont dû compter avec elle et, bon gré mal gré, la faire entrer dans toutes leurs constitutions. Elle n’aurait pas ainsi imposé son autorité à ses adversaires eux-mémes, si les principes au nom desquels elle s'est faite ne tenaient pas aux entrailles de la société.

D’où venait la Révolution? quel fut son caractère? pourquoi, précisément, se fit-elle? La réponse à ces questions se trouve, en partie du moins, dans le livre de M. de Tocqueville. Je veux l’en dégager avant de faire aucune observation, soit sur l’ensemble de l’ouvrage, soit sur les détails, dont plusieurs doivent, selon moi, être éclaircis ou rectifiés.

La noblesse, à qui la féodalité avait donné le territoire, ayant, à la fin, entrepris sur l’autorité des rois autant que sur la liberté des sujets, les rois s’unirent avec les peuples

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pour attaquer les grands seigneurs. Ils leur opposèrent les communes, dont ils favorisèrent les affranchissements. Mais bientôt, l’agrandissement des communes portant ombrage à la royauté devenue prépondérante, celle-ci, voulant abaisser les uns sans élever les autres, priva les seigneurs des prérogatives dangereuses pour le monarque, et leur laissa les privilèges contraires au peuple. En devenant une classe subordonnée, dit M. de Tocqueville, ils restèrent une classe privilégiée. Des deux droits qu’ils avaient autrefois d’opprimer et de protéger, ils ne gardèrent que le droit d’oppression. Attirés enfin près du monarque, ils devinrent courtisans et n’eurent plus de cour. Les rois, ayant ainsi brisé toute espèce de résistance et supprimé tous les contre-poids, ne mirent plus de bornes ni à leur pouvoir, ni à leurs passions, ni à leurs dépenses. La cupidité du fisc devint intolérable. Le système des finances dut se plier et se plia aux besoins capricieux de la cour. En 1788, la mesure était comblée ; mais elle s’était remplie lentement, et la patience du peuple avait été mise à de rudes épreuves.

Déjà, au commencement du seizième siècle, la France, révoltée par la corruption des rois, par le faste, l’avidité, la profusion des courtisans, des favoris et des maîtresses, regardait les rois avec autant de mépris que d’indignation. Les règnes de Henri II, de François II, de Charles IX et de Henri III avaient été le fléau de la nation et la honte de la monarchie. Les rois, ne craignant plus les grands et n’ayant plus besoin des communes, devinrent violents et arbitraires sans retenue. Leurs besoins surpassant leurs revenus, ils épuisèrent par des impôts désordonnés la richesse de l’État, employèrent des fraudes et des vio-

lencesinouïes ; firent des banqueroutes, vendirent les titres de noblesse, les honneurs, les magistratures, et traitèrent l’État comme un pays conquis. « Les Italiens, dit Mézerai « (abr., chap. 1, 130), lui persuadèrent (à Henri III). que « la multiplication des offices était un excellent moyen « d’avoir de l’argent, et de rendre la personne du roi plus « absolue, en remplissant toutes les villes de créatures qui / « fussent à lui et qu’il tînt obligées, par la crainte de perte dre leurs charges, de lui aider à fouler ses sujets. » Henri IV qui, pour les mœurs,, suivit la tradition des Valois, essaya de mettre fin aux faveurs scandaleuses et aux révoltantes dilapidations ; mais il avoue lui-même, dans sa lettre aux États généraux de 1576, que la France était, déjà alors, fatiguée de la royauté.

Les règnes de Louis XIV et de Louis XV surpassèrent, en tout genre, les excès des règnes précédents. Jamais la nation n’avait été, au même degré, écrasée par les emprunts, spoliée par les impôts, exaspérée par la multiplication des privilèges, qui aggravaient le fardeau déjà si lourd de l’agriculture, de l’industrie, du commun état tout entier. C’est à dater de Louis XIV que s’accumulent, bien ostensiblement dans toute la France, d’inépuisables trésors de haine et de vengeance, et Lemontey a pu dire, avec raison, qu’il avait vu briller sur le cadavre de la monarchie « les torches que la décrépitude du grand roi avait si imprudemment allumées. »

Les dix campagnes qui précédèrent la paix de Ryswick, les douze campagnes qui aboutirent à la paix d’Utrecht, coûtèrent quatre milliards en argent. A côté de ce gouffre ouvert par la folie des conquêtes, un autre gouffre fut ouvert par la monomanie des bâtiments, gouffre tel

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que Louis XIV, effrayé, jeta au feu les comptes du château de Versailles. Les paysans, dit Jameray-Duval (t. I, p. 119), n’approchaient de ces somptueux portiques que pour en maudire la cruelle magnificence. Les pauvres assiégèrent à la fin le nouveau palais, et leur nombre devint si grand que le roi, craignant une épidémie, fit charger par ses Suisses ce peuple de mendiants qui était son ouvrage. Les femmes, disent les mémoires du temps, labouraient la terre, les hommes mangeaient l’herbe des champs, et les serviteurs du roi, couverts de ses livrées, mendiaient l’aumône des passants.

Après avoir épuisé la richesse publique par des folies, ruiné les particuliers par des banqueroutes et par des

expédients que le marquis d’Argenson appelle « une es-

eroquerie plus ou moins habile, » donné le signal d’une détresse irrémédiable par un emprunt à 400 pour 100, doublé et triplé les impôts, il fallut réprimer les révoltes des garnisons affamées de la Flandre et de l’Alsace, et les traitants qui avaient acheté les impôts durent poursuivre comme des bêtes féroces les paysans que le désespoir avait poussés à l’insurrection et qui avaient emporté d’assaut la ville de Cahors.

Dès la fin du dix-septième siècle, on voit à chaque page de notre histoire tout ce qui annonce et tout ce qui cause la fin des empires ; corruption éhontée à la cour, désordre effroyable dans les finances, déchirement et presque schisme dans l'Église, anarchie dans l’administration, misère et fermentation dans le peuple. Une guerre extravagante aboutità une paix honteuse. Au dehors, la France est battue de tous les côtés, sur terre et sur mer, sur l’Elbe et sur le Rhin ; au dedans, elle tombe bientôt à ce

degré d’ignominie de contempler à côté du trône une femme que Paris avait vue au nombre des prostituées publiques ; et madame Dubarry lui fait regretter madame de Pompadour, chargée cependant de malédictions comme coupable de la guerre de Sept ans.

Mais quelque impopulaire et détestée que fût la royauté, la noblesse l’était davantage, et avec justice. Pour bien expliquer cette impopularité, qui a fait dire à certains historiens que la Révolution fut une vengeance contre les nobles, il faudrait pouvoir peindre en détail, d’un côté, l’existence si honorable et si utile que le Tiers-État avait acquise par son travail, par ses lumières, par ses mœurs, par ses services continuels; de l’autre, l’orgueil, les privilèges, les prétentions et les préjugés qui le faisaient traiter avec mépris par les classes prétendues supérieures, toutes dégradées qu’elles étaient par tous les genres de corruption et d’incapacité.

Le travail, après avoir délivré le commun état de la servitude, ne tarda pas à lui donner en tout la supériorité sur ses anciens seigneurs. Bien avant 89, il était maître, à peu 1

près exclusivement, de tout ce qui constitue la richesse nationale ; tout le matériel social était dans ses mains. Le travail agricole, l’industrie, les capitaux étaient en quelque sorte son patrimoine. C’est lui qui cultivait le territoire, qui le défrichait, qui le desséchait, qui donnait leur plein essor à toutes les forces productives de la France.

C’est dans les rangs du Tiers-État que se trouvaient nonseulement les agriculteurs, les industriels et les commerçants, mais aussi les capitalistes, les avocats, les médecins, les artistes, les philosophes, les littérateurs. C’est au Tiers- État que devaient s’adresser les pères de famille pour in-

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struire leurs enfants, les malades pour rétablir leur santé, les plaideurs pour défendre leur honneur ou leurs intérêts.

Après avoir égalé la noblesse par sa richesse, le Tiers- Etat l’éclipsa par son esprit; il forma ee qu’on' appela au dix-huitième siècle, et avec raison, la noblesse du genre humain. De ce progrès des esprits naquit l’opinion publique, puissance encore mal définie, qui mit insensiblement tous les autres pouvoirs sous sa dépendance, et qui -fut l’une des causes les plus puissantes de la révolution de 89. Avec les grands écrivains sortis du Tiers-État et qui contribuèrent à son élévation, les griefs ne furent plus personnels et localisés. On tint en quelque sorte registre public des crimes des grands et des souffrances des petits. Chaque cri poussé par un opprimé retentit d’un bout de la France à l’autre, et les livres apportèrent à tous les malheureux la promesse d’un soulagement ou l’espoir d’une vengeance.

Pendartt que le Tiers-État fécondait la France par son travail et l’écjairait par son esprit, les grands seigneurs, descendus depuis longtemps au rôle de courtisans, perdaient à la cour le reste de leur considération. Bientôt, sans cesser d’être odieuse, la noblesse devint ridicule. Pour combler le vide du trésor, les rois avaient créé des lettres d’anoblissement qu’on acquérait à un prix fixé par la loi. Les riches bourgeois se laissèrent prendre d’abord k cet appât tendu à leur vanité ; mais l’abus de ces anôblissements fut rapidement poussé si loin, qu’en 1577 mille lettres de noblesse mises en ventq ne trouvèrent pas d’acheteurs. Le gouvernement, ne pouvant les placer comme marchandise, les mit en impôt. Des traitants en

avancèrent le montant, et les imposèrent ensuite d’autorité aux bourgeois capables de les payer. Dans son Traité de la noblesse, La Roque raconte qu’on mit sur un rôle un certain Grain d’Orge, marchand de bœufs du pays d’Auge. On lui apporte les lettres de noblesse, il les refuse; on insiste, il résiste; on lui fait sommation, il en rit; on lance contre lui une contrainte, il s’en moque; on saisit ses meubles, il se résigne; et Grain-d’Orge, dit La Roque, fit souche de gentilhomme. En même temps que ces lettres, on multiplia les charges qui anoblissaient le titulaire, ce qui fit dire à Chérin, généalogiste des ordres de France, dans son Abrégé chrnologique publiéen 1788, que « de cette multitude innombrable de personnes qui « composent l’ordre des privilégiés, à peine jun vingtième « peut-il prétendre véritablement à la noblesse d’ancienne « race. »

Non contente d’irriter le Tiers-État par des exclusions insultantes, et d’augmenter ses charges par de criantes exemptions, la noblesse voulut avoir le privilège de le spolier impunément. Forcé, par sa vie de courtisan désœuvré et dissipé, de faire des dettes, le grand seigneur mit son honneur à ne pas les payer, et, pour échapper à ses créanciers, il obtint à volonté des lettres de répit. Colbert, cédant aux plaintes du commerce, fit rendre, au mois de mars 1613, un édit qui ordonnait la publicité des hypothèques. Le soulèvement des seigneurs fut général ; ils prétendirent que révéler la situation de leur fortune, c’était détruire le prestige de la noblesse, «et, après treize « mois d’une lutte impudente, dit Lemontey (Monarchie « de Louis XIV, p. 442), la cause de la probité fut perdue « et l’édit révoqué. Le mystère des hypothèques demeura

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a tout ce qu’il peut être, l’arme du mensonge et la pré- « rogative de faire des dupes. » Il y a quelque chose de plus insupportable que la tyrannie d’un homme, c’est la tyrannie d’une caste; et depuis longtemps, comme le dit M. de Tocqueville, la noblesse n’était plus qu’une caste. Qnand elle eut tari ta source de ses immenses revenus, on lui prodigua les pensions et les gratifications secrètes, qui, en 1783 seulement, s’élevèrent à 143 millions. Le Tiers-État s’indigna de plus en plus ouvertement de voir le fruitvle ses travaux consacré à nourrir des hommes que depuis longtemps il avait appris à mépriser. Tout, dans les écrits du temps, annonçait l’approche d’une révolution destinée à changer, non pas le gouvernement, mais le système social tout entier. La Jacquerie du quatorzième siècle, excitée par les pillages de la noblesse et par sa lâcheté à la bataille de Poitiers, fut noyée dans le sang des paysans; il s’en préparait une nouvelle où la victoire devait rester à Jacques Bonhomme. En repoussant dédaigneusement toutes les réformes qui auraient pu la sauver, la noblesse avait déchaîné une tempête qui devait l’engloutir; elle avait refusé de contribuer équitablement aux charges publiques, elle allait en supporter un moment tout le poids, voir ses châteaux incendiés, ses terres vendues. Elle s’était soulevée contre Colbert, elle allait régler ses comptes avec Robespierre.

Quelque intolérable que fût l’état de la France, cet état aurait pu durer si le trésor du roi eût été inépuisable ou habilement gouverné; on aurait continué à obéir, parce qu’on obéissait depuis plusieurs siècles. Mais comme le peuple avait appris’à raisonner son obéissance; comme il avait vu qu’il obéissait, qu’il payait et qu’il soulfrait, non

pour la conservation de ses droits et de ses intérêts, mais pour leur oppression, les choses devaient changer de face le jour où la royauté en détresse serait réduite à convoquer les contribuables.

Le progrès des lumières, les abus de l’autorité royale, l’impopularité de la noblesse, le scandale des dilapidations, l’accroissement de la dette publique, tout faisait redouter à la cour ces assemblées nationales qui, pour mettre un terme à de si grands maux, pouvaient prendre en main le pouvoir, ressaisir le droit d’accorder les subsides et d’en fixer le chiffré. Mais, le gouffre des dépenses s’élargissant de plus en plus, et les revenus devenant de plus en plus insuffisants, il fallut, en pleine paix, annoncer à une nation profondément irritée un nouvel emprunt et un nouvel accroissement d’impôts. Alors la colère nationale éclata d’une façon irrésistible.

Deux assemblées de notables se réunissent et n’ont d’autre résultat que de faire connaître à la France l’étendue de ses maux, au roi et à la noblesse la grandeur de leurs dangers, au Tiers-État ses humiliations et sa puissance. Les cours souveraines lancent d’énergiques remontrances, dont l’effet est augmenté par d’innombrables brochures où éclatent sans ménagement l’ironie, le reproche et l’indignation. Des écrits lumineux, tels que ceux de l’abbé Siéyès, répandus à profusion, font un appel aux. États généraux; cet appel est répété par la nation, et, enfin, entendu par le gouvernement. Les États généraux sont convoqués, mais trop tard pour qu’il soit tenu compte d’une concession arrachée par la force. La cour, comme une place assiégée, se rendait* faute de vivres.

Les esprits s’électrisent ; un immense cri de joie et de

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colère se fait entendre depuis Paris jusqu’au dernier hameau, cri tout à la fois sinistre et consolateur, car il annonçait en même temps la régénération de la France, le châtiment des privilégiés et la vengeance du peuple. La nation, déjà instinctivement réunie dans un même sentiment, se réunit dans un même vœu : mort à tous les privilèges, satisfaction à tous les droits et à tous les intérêts. C’est la Révolution de 89 qui commence.

Après avoir dégagé ainsi en bloc, et peut-être un peu arbitrairement , la pensée générale du livre de M. de Tocaueville, il me reste à l’examiner en détail dans ses points les plus essentiels. C’est le meilleur moyen d’en faire apprécier l’utilité et la valeur.

Il y a deux choses bien distinctes à noter dans l’ouvrage de M. de Tocqueville : sa valeur intrinsèque et l’impression qu’il produit sur l’esprit de ceux qui le lisent. L’impression, en général, est bonne, quoique vague, et j’en reparlerai ; quant à la valeur du livre considéré comme monument d’histoire, je la trouve surfaite par quelques personnes dont l’autorité est d’ailleurs fort respectable.

Il y a vingt ans, après la publication de la Démocratie aux États-Unis, les amis de M. de Tocqueville le comparèrent à Montesquieu; ils nous le présentent aujourd’hui comme une sorte de Christophe Colomb qui vient de découvrir l’organisation de notre vieille société et l’état réel de la France pendant le dix-huitième siècle. Cette seconde exagération n’est pas moins grande que la première. Il y a, dans le livre de M. de Tocqueville, de trèsbons chapitres, c’est incontestable; mais, à part certains détails de l’ancienne administration qui ont bien leur intérêt, j’y cherche vainement des découvertes dont on

puisse s'autoriser pour regarder comme non existants et non avenus les ouvrages déjà publiés sur le même sujet. M. de Tocqueville a réuni, dans un cadre où l’on peut les voir d’ensemble, des faits épars et inaperçus dans des documents et dans des livres que peu de personnes lisent ; c’est là son mérite, que je ne conteste pas; mais, sur les questions importantes qui touchent à la Révolution, il n’avait rien à découvrir. Vixère fortes ante Agamemnona.

M. de Tocqueville voulait « pénétrer jusqu’au cœur de « l’ancien régime. » Qu’a-t-il fait? Il a relu, c’est luimême qui nous l’apprend, les livres célèbres que le dixhuitième siècle a produits; dépouillé les Actes publics où les Français, à l’approche de la révolution, ont consigné leurs opinions; analysé les procès-verbaux des assemblées d’État et des assemblées provinciales; il a fait surtout un grand usage des Cahiers de 89, et abondamment puisé dans l’ouvrage d’Arthur Young, que le Comité de salut public fit tirer à quarante mille exemplaires, et répandre gratuitement dans toutes les communes de la République. Donc, sauf peut-être les archives de quelques grandes intendances, tous les documents consultés par M. de Tocqueville sont, depuis plus de soixante ans, dans le domaine public, et il n’est pas un écrivain ayant étudié un peu sérieusement l’histoire de la Révolution qui eût rien à apprendre sur ces documents, notamment sur les Cahiers de 89, qui sont bien, ainsi que le dit M. de Tocqueville, « le testament de l’ancienne société française. »

Il semble, cependant, que M. de Tocqueville partage, au sujet de ses prétendues découvertes, l’illusion de ses amis. Ainsi, parlant des effets différents produits par le système féodal sur le continent de l’Europe, où ce sys-

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