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l’école moderne, M. Augustin Thierry est l’un de ceux dont les qualités rappellent le plus les grands érudits du . dix-septième et du dix-huitième siècle. Nul n’apluscuricu- ‘ sement étudié, plus clairement analysé les lois, les acles publics, les contrats, les formules, les chartes, les textes les plus embrouillés, et nul n’a plus finement pénétré le sens de toutes ces lettres mortes. La science de nos origines nationales lui doit une bonne partie de la fixité et de la certitude qui la mettent à l’abri de toute controverse sérieuse. 11 est l’un de ceux à qui nous devons de mieux connaître les races primitives de l’ancienne Gaule et de la Germanie, le caractère de la royauté et des assemblées nationales sous les deux premières races, «t surtout les phénomènes politiques qui accompagnèrent la conquête au moyen âge. Ce que M. Augustin Thierry a dit sur ce dernier point est d’une sagacité et d’une originalité remarquables, et très-souvent supérieur à ce qu’on avait écrit avant lui sur le même sujet. J’exprime ici certainement l’opinion de tous ceux qui ont lu Y Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, où les qualités de l’écrivain et de Y artiste sont peut-être aussi frappantes que celles de l’historien et du savant.
M. Augustin Thierry a été moins bien inspiré dans ce qu’il a dit du rôle libéral de la royauté sous la troisième race. Ses .idées, quoique généralement reçues, sont contredites par la tradition des classes bourgeoises, et doivent être rejetées par la philosophie. 11 lui appartenait cependant plus qu’à personne d’attaquer les préjugés répandus là-dessus par l’école monarchique, et son erreur est d’autant plus surprenante qu’il a surtout, dans les derniers temps, travaillé à, attacher son nom à la question du
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mouvement communal, dont il a cherché à faire, suivant ses expressions, « la question du siècle, » en prouvant que l’insurrection des communes fut une véritable révolution sociale d’où est sortie la liberté moderne.
Deux questions principales dominent l’œuvre deM. Augustin Thierry : premièrement, l’établissement des Francs dans les Gaules et les conséquences sociales de cet établissement; secondement, l’origine des grandes municipalités du moyen âge. La première embrasse toute l’histoire de la société française; la seconde, l’histoire du tiers-état, qui, après s’étre affranchi d’une domination insolente, a créé l’unité nationale et établi la société moderne sur la triple base de la propriété, de la liberté et de l’égalité des droits. L’Essai sur V histoire de la formation et des progrès du tiers-état, où cette dernière question est particulièrement traitée, est en quelque sorte une histoire économique de l’ancienne France, puisqu’on y voit comment le tiers-état arrive peu à peu à avoir dans les mains l’agriculture, le commerce, les arts, les professions savantes, c’est-à-dire la plus grande partie du matériel social, et comment la révolution était depuis longtemps imposée par la propriété territoriale et mobiliaire, lorsqu’elle fut accomplie par la dignité, par la justice, par la colère de la France. On comprend, en voyant la’ puissance municipale élevée comme une barrière contre les envahissements de la royauté et de la noblesse, que l’exercice* des pouvoirs communaux n’est qu’une prise de possession anticipée des pouvoirs politiques.
Malgré les défauts et les lacunes qu’il y a dans ce dernier ouvrage de M. Augustin Thierry, on y suit trèsbien le mouvement qui éclate au douzième siècle et qui
doit aboutir à la Révolution. On y voit distinctement comment le commun État arrive, par l’accroissement des fortunes, à la hauteur de la noblesse, qu’il dépasse bientôt par le développement des esprits, jusqu’au jour où il possède presque exclusivement les hommes propres à remplir tous les services publics et privés. M. Augustin Thierry montre comment le tiers-état, en même temps qu’il satisfait à tous les besoins, crée une nouvelle gloire nationale et répand des plaisirs nouveaux par la littérature et par les beaux-arts, comment il s’empare ainsi de tous les esprits, et comment il acquiert des droits à l’admiratioh et à la reconnaissance publiques.
On voit naître en quelque sorte dans ce livre l’opinion publique, puissance inconnue à l’ancienne société et qui gouverne la société moderne ; puissance invisible et irrésistible qui recueille, épure et éclaire les opinions particulières, qui marque les autres puissancesdu sceau indélébile de son approbation, de son estime ou de son mépris; qui contrôle souverainement l’exercice de tous les pouvoirs, qui met sous sa dépendance et qui fait plier tôt ou tard sous sa loi les potentats les plus orgueilleux. La force de l’opinion publique fut une des causes de la révolution de 89, et l’on comprend, après avoir lu le livre de M. Augustin Thierry, d’où venait la direction de cette opinion, sans laquelle sa force eût été stérile. Cette direction venait des lumières qui avaient éclairé tous les droits et fait connaître tous les besoins, et ces lumières venaient de lp littérature, des beaux-arts, du commerce, dont le tiers-état avait la possession presque exclusive.
D’autres, Bréquigny surtout, dans ses belles préfaces des Ordonnances, avaient établi que la révolution com-
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mença dans le onzième siècle, lorsque les hommes libres, sonnant le tocsin dans les villes et dans les bourgs, et se soulevant contre l’oppression des seigneurs, proclamèrent leurs franchises, leurs droits, leurs conventions, et les défendirent par les armes derrière les murailles élevées autour de la cité. M. Thierry, pâs plus que les autres historiens de notre temps, n’a rien dit de bien nouveau làdessus. Mais il a éclairci, classé méthodiquement et popularisé dés faits enfouis dans de vieux et bons livres que personne ne lit; il a surtout, et c’est là le grand mérite de son ouvrage, traité ce sujet, qui tient aux entrailles mêmes de notre société, avec un sentiment politique que ne. pouvaient pas avoir ceux qui n’avaient pas vu la Révolution de 89 donner raison à tous les intérêts contre tous les privilèges, établir la nation dans la plénitude de ses droits, et placer la liberté sur ses inébranlables fondements. L’histoire écrite de cette manière, a un caractère d’utilité pratique d’où elle tire toute son importance. Elle fait entrer dans l’esprjt certaines vérités qui n’y entreraient pas autrement,- et qui n’en sortent plus.
Mon intention, en commençant cette notice, n’a pas été de porter un jugement détaillé sur l’œuvre historique de M. Augustin Thierry ; ce n’est ni dans le court espace d’un feuilleton, ni surtout au courant de la plume qu’on peut faire un pareil travail. J’ai voulu seulement exprimer le sentiment de gratitude que les hommes de mon âge doivent à l’éminent esprit que la France vient de perdre. Il ne serait pas juste de lui attribuer tout le mérite .du mouvement historique qui s’est, fait en France depuis trente ans, mais il faut reconnaître qu’il a puissamment contribué à mettre en honneur parmi la jeunesse de son
temps les études fortes et consciencieuses. L’histoire, considérée dans son état de perfection imaginaire, est un composé de poésie et de philosophie, et aucun écrivain, ni ancien ni moderne, n’a réussi à bien amalgamer ces deux éléments; aussi n’avons-nous aucun livre qu’on puisse appeler une .bonne histoire, dans le véritable sens du mot. Mais nous avons d’excellents essais historiques/ et quelques-uns de ceux de M. Augustin Thierry méritent d’être placés au premier rang.
M. Augustin Tbierrÿ n’avait pas, comme certains écrivains du siècle précédent, la sûreté de coup d’œil qui distingue ce qui est local et transitoire de cé qui est permanent et universel ; qui sépare les principes généraux, toujours vrais et partout applicables, des circonstances passagères qui, en changeant momentanément les conditions d’existence d’un peuple, trompent quelquefois les meilleurs esprits sur la signification et la portée du changement. Il manquait, en un mot, de cette profondeur de vues et de cette faculté de généralisation qui caractérisent les grands penseurs et qui font l’historien philosophe.
M. Augustin Thierry remplaçait ces qualités par une grande sûreté de critique et par une merveilleuse subtilité d’analyse. 11 faisait, avec une incontestable supériorité, l’anatomie de l’histoire. Il excellait à disséquer un sujet dans ses replis les plus intimes, à dn mettre les fibres les plus délicates sous les yeux du lecteur, à peindre, pour ainsi dire, en miniature l’état moral et matériel d’un peuple à une époque déterminée. Par exemple, que peut-on imaginer de plus finement détaillé que les Récits des temps mérovingiens ? Au fond, cet ouvrage est peu important ; mais on y trouve, à côté d’un savoir étendu, varié et plein
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de charme, une fraîcheur et une élégance de style qui manquent souvent à ses ouvrages d’un caractère plus sérieux. C’est par des travaux de ce genre que M. Augustin Thierry a donné à son œuvre ce cachet d’originalité qui lui assure l’une des premières places parmi les historiens de notre temps.
Le meilleur éloge que j’en puisse faire, c’est de reproduire ce passage de son troisième volume (p. 304), où se trouvent, pour quiconque tient une plume, un excellent conseil et un bel exemple : « Si, comme je me plais à le a croire, l’intérêt de la science est compté au nombre des « grands intérêts nationaux, j’ai donné à mon pays tout « ce que lui donne le 'soldat mutilé sur le champ de ba- « taille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet « exemple, je l’espère, ne sera pas perdu. Je voudrais a qu’il servît à combattre l’espèce d’affaissement moral, a qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu’il pût « ramener dans le droit chemin de la vie quelques-unes « de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de « foi, qui ne savent où prendre, et qui vont cherchant « partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte « et de dévouement. Pourquoi se dire avec tant d’amcr- « tume que dans le monde, constitué comme il est, il n’y a a pas d’air pour toutes les poitrines, pas d’emploi pour « toutes les intelligences ? L’étude sérieuse et calme « n’est-elle pas là ? et n’y a-t-il pas en elle un refuge, « une espérance, une carrière à la portée de chacun « de nous? Avec elle, où traverse les mauvais jours « sans en sentir le poids, pn se fait à soi-même sa desti- « née ; on use noblement sa vie. Voilà ce que j’ai fait et « ce que je ferais encore si j’avais à recommencer ma
21G Histoire et religion.
« route, je prendrais celle qui m’a conduit où je suis. « Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, « je puis rendre ce témoignage, qui de ma part n’est pas « suspect. Il y a au monde quelque chose qui vaut mieux « que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, « mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la « science. »
Le malheur qui frappa M. Augustin Thierry, il y a trente ans, avait développé en lui, à un (.legré peu ordinaire, la puissance de l’attention et de la réflexion. C’est de cette puissance que viennent l’étendue de l’esprit et la force du talent.
BEAUMARCHAIS
S'il faut en croire la plupart des biographes et des critiques, la jolie fable inventée par la duchesse d'Orléans pour peindre le caractère de son ‘fils leltégent peut s’appliquera Beaumarchais. Toutes les fées, moins une, invitées à fêter sa naissance, lui prodiguent leurs trésors. L’une lui donne l’esprit, l’autre l'amabilité ; celle-ci le courage, l'autre la fortune. La fée oubliée vient la dernière, et ne pouvant détruire ce que ses sœurs ont fait, elle' ajoute un défaut à chaque qualité ; et c’est ainsi que Beaumarchais nous montre dans son intelligence et dans sa conduite la réunion des extrêmes, les plus opposés. Écrivain éclatant, il est incorrect; il abonde en saillies, mais souvent il est vulgaire ; il aime les vers, les fait facilement, mais, en général, il les fait mauvais ; il joue de tous les instruments, et il n’est pas musicien ; son intelligence est extraordinaire avec des lacunes extraordinaires; il est tendre et généreux, mais irritable et insolent ; aussi remarquable par la faiblesse que par la force de son esprit, il aurait, plus qu'homme du monde, besoin d’un caractère ferme, et il pèche surtout par le caractère qu’il a,, fantasque, capricieux et excentrique; il passe du paroxysme de la violence au paroxysme de la bonté ; il se jette à
1 Beaumarchais et son temps, par M. Louis de Lnménic.
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corps perdu dans le monde, il y trouve tour à tour la calomnie, l’admiration, la popularité, jamais l’estime ni la justice ; ses premiers écrits, quoique faibles, sont accueillis avec un dédain immérité, les derniers sont vantés bien au delà de leur mérite ; il est applaudi sans mesure, outragé sans décence, et à quatre ans d’intervalle il se trouve sur le pinacle et dans la boue. Il aime les atfaires, les conçoit avec ampleur, les mène rondement; mais il n’à pas ce qui les fait réussir, l’esprit de suite ; il est fin, et il se laisse rançonner par Morande, berner par d’Éon. Il a l'étoffe d’un diplomate, mais il manque de tenue, on lui confie des missions importantes qu’il remplit avec légèreté, et il essaye en vain de s’élever au-dessus de la diplomatie secrète. Il propose des plans financiers pour relever l’État, et il ne sait pas gouverner sa caisse ; il contribue à l’indépendance des États-Unis, et il sort de la lutte avec la réputation d’un faiseur ; il gagne des millions, et laisse une fortune médiocre; sa gaieté est intarissable, et quand il meurt, le 18 mai 1799, à l’âge de soixantesept ans, le bruit court qu’il s’est empoisonné. Voilà Beaumarchais, du moins, je le répète, s’il faut prendre à la lettre ce qu’en disent ses biographes.
C’est à débrouiller cet étrange personnage que M. de Loménie a consacré deux volumes remplis de documents curieux, la plupart inédits. En les composant, il s’est moins préoccupé de montrer son talent d’écrivain, qu’il montre cependant assez souvent, que de défendre l’homme célèbre qui ne peut plus se défendre lui-même. M. de Loménie a trouvé ces documents dans les papiers laissés par l’auteur du Barbier de Scville ; et comme ces papiers ombrassent toutes les affaires de Beaumarchais, littérateur.
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plaideur, négociant, armateur, fournisseur, administrateur, la masse en était énorme, et il a fallu faire un choix. « Notre grande préoccupation, dit M. de Loménie, a été a de nous restreindre le plus possible, et de choisir, parmi « les nombreux documents que nous avions sous les « yeux, ceux qui nous semblaient de nature à intéresser « plus particulièrement le public. »
Je ne trouve pas que M. de Loménie ait assez abrégé. Il rapporte plusieurs anecdotes peu intéressantes, il reproduit des lettres inutiles et dont la suppression aurait donné' au récit la rapidité qui lui manque quelquefois, et sans laquelle cependant les ouvrages de ce genre se lisent péniblement, Ces réserves faites, je reconnais que ces deux volumes, qui pouvaient être moins gros, sont composés avec un grand discernement, et que la lecture en est aussi instrüctive qu’agréable. M. de Loménie se met peut-être un peu trop souvent entre le public et Beaumarchais; mais il le fait avec tant de modestie, une si parfaite convenance,' une si complète et si rare impartialité, que son intervention ne parait jamais déplacée. Seulement, je ne la trouve pas toujours bonne pour la mémoire de Beaumarchais, que ses papiers, à mon avis, défendent mieux que tous les avocats. M. de Loménie plaide, en général , pour son client les circonstances atténuantes. C’était le moyen de le faire condamner une seconde fois, ce qui n’a pas manqué. Beamarchais joue de malheur ; un livre fait en son honneur, et très-bien fait, laborieusement composé pour prouver, et qui prouve victorieusement que l’auteur du Barbier de Sévi/lc vaut mieux que sa réputation, a qté l’occasion de trois ou quatre réquisitoires où l’esprit tient plus de place que la justice, et qui
sont plus meurtriers, à eoupsùr, que le Méipoirede cette aimable madame Goëzman , quoiqu’ils ne soient pas divisés, comme l’était celui-là, en « première, seconde et o troisième atrocité. »
Assurément, le devoir d’un historien et d’un critique est de relever les fautes des hommes qui ont laissé un nom illustre. Il importe que leurs faiblesses ne soient pas invoquées comme un précédent, comme une justification des méfaits contemporains, et par conséquent rien n’est plus utile à connaître que les erreurs de ceux qui ont un titre quelconque soit à l’admiration, soit à la reconnaissance de la postérité. Il y a, en politique et en philosophie, aussi bien qu’en religion, des fanatiques qui font du tombeau de leurs saints un sanctuaire pour toutes leurs folies; c’est là un mal contre lequel la police littéraire doit se montrer sévère, mais la sévérité n’est pas l'injustice. Il faut juger nos pères comnàe nous voudrions être jugés par nos enfants, et pour cela nous devons, avant tout, nous mettre à leur place, voir à quelle époque et dans quel monde • ils ont vécu. C’est ce que M. de Loménie a sans doute compris lorsqu’il a intitulé son livre : Beaumarchais et son temps. Et quel temps que celui où a vécu Beaumarchais ?
C’est le temps dont Châteaubriand a dit qu’on ne pouvait plus espérer d’échapper à uni; « destruction épouvantable. » Le temps où des ministres éphémères apportaient dans le gouvernement leur incapacité, leur cupidité, leur cœur corrompu ; oii des grands seigneurs escortés d’une multitude famélique de commis, de laquais, de flatteurs et de maîtresses, exaspéraient le peuple par leurs vices, leurs dilapidations et leur insolence; où la première
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éducation et la première étude étaient la servilité • et la galanterie ; où des mœurs frivoles ou infâmes avaient jeté le ridicule sur toutes- les occupations qui exigeaient du talent, du savoir, de l’application; où certains pères enrichis se hâtaient de sortir de leurs professions honorables et d’en inspirer l’aversion à leurs enfants pour les lancer dans la carrière des honneurs. C’était le temps où la cour, en multipliant les emplois, donnait à la France une nuée de maîtres qui la spoliaient, et se donnait beaucoup de valets qui augmentaient sa corruption. De là cette fièvre des richesses ; de là, autour des places, cette chaîne de protecteurs et de protégés depuis les bas-fonds jusqu’au sommet de cette société pervertie; de là un besoin général de flatter, île s’assouplir, de s’incliner, de ramper. Je ne dis rien des mœurs de cette époque ; il n’est pas possible d’en parler dans un journal, et, soit dit en passant, c'est parce que les historiens n’ont pas voulu ou n’ont pas osé les peindre dans leurs livres que certaines époques de l’histoire de France sont si imparfaitement connues. Il suffit de rappeler que cet édifice de corruption, appuyé sur des femmes galantes, faillit manquer même de ce fondement, et qu’on vit une secte des anandrynes, dont les mystères nous ont été transmis par YEspion anglais, qui en fait l’apologie. C’était enfin le temps où, pour parler comme Châteaubriand, « les désordes de l’ordre moral étaient montés à « leur comble. »
A la fin, l’esprit public saturé de scandales se révolta. 11 se forma comme une génération nouvelle d’hommes qui prirent en main les intérêts et les droits de la société, et le mouvement qui se fit alors fut le symptôme
le plus significatif de la grande révolution qui se préparait. Quand on parle des hommes qui ont vécu à cette triste époque, il faut avant tout se demander de quel côté ils étaient placés, ensuite ne pas les juger strictement avec les idées, les mœurs et les habitudes d’une société qui ne ressemble en rien-à la leur.
De grands progrès se sont accomplis depuis cent ans, mais nous sommes loin d’avoir atteint la perfection. Sous bien des rapports, nous valons mieux que nos pères, mais il est probable que, sous bien des rapports aussi, nos enfants vaudront mieux que nous. Auront-ils le droit de nous mépriser, parce que nos efforts leur auront permis de nous surpasser ? Devront-ils dédaigner ce que nous leur laisserons de liberté et de garanties, parce qu’ils auront de meilleures formes de gouvernement? Traiteront ils Watt d’imbécile parce que la science aura découvert un agent plus simple et plus puissant que la vapeur ? A ce compte, nous pourrions nous moquer d’Archimède, qui ignorait le mouvement de la terre ; de Christophe Colomb, qui est mort-sans savoir qu'il avait découvert l’Amérique; de Guttemberg, qui n’a pas imaginé la machine admirable qui imprimé nos journaux; de Newton, qui n'a pas connu toutes leÿ planètes; de César et d’Alexandre, qUi ont fait la guerre sans tirer un coup de fusil.
Les grands esprits dont les œuvres ont préparé la Révolution ont été persécutés parce qu’ils marchaient trop vite; faut-il les insulter aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas été assez loin ? 11 importe à notre honneur que la mémoire de nos bienfaiteurs ne soit pas ainsi maltraitée, et que, du moins, l’espoir de la reconnaissance soutienne ceux qui luttent contre les passions et contre les préjugés de
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eurs contemporains. 11 ne s’agit pas de savoir jusqu’où ils se sont avancés, niais dans quel sens ils ont marché. Etaient-ils à l’avant-garde ou à l’arrière-garde, à la tète ou à la queue de leur génération ? Avaient-ils leurs regards tournés vers le passé ou vers l’avenir ? Ont-ils travaillé à arrêter le mouvement ou à l’accélérer?
Si nous jugeons Beaumarchais de cette manière, que trouvons-nous? Des ouvrages et des actes publics, qui annoncent tous un homme de courage, un homme indépendant, un ami de la liberté. La liberté ! Depuis soixante ans, bien des gens l’ont célébrée quand ils l’ont crue établie ; mais Beaumarchais est un de ceux qui, dans l’antre même du lion, ont osé faire la grimace et se plaindre de l’odeur du charnier. Il a fait les premières campagnes, il était dans le cheval de bois. Quel abus n’a-t-il pas dénoncé? Quel préjugé n’a-t-il pas secoué ? Quelle insolence du pouvoir n’a-t-il pas poursuivie ? Libraire et imprimeur, il a réprimé les libraires; auteur dramatique, il a fait capituler les acteurs; plaideur, il a humilié le tribunal, le gouvernement qui l’avait violemment établi, et, en cou-vrant de confusion le parlement Maupeou, ébranlé le despotisme dont ce parlement était l'œuvre et le complice. Les philosophes étaient poursuivis dans leurs œuvres et dans leurs personnes. Beaumarchais multiplie leurs productions. 11 fonde pour cela des papeteries, achète h s caractères renommés de Baskerville, et donne des éditions complètes de Voltaire et de Rousseau, qu’il fait lire pattout le monde, en les mettant à la portée de toutes les bourses. Cette propagande, dont nous avons recueilli les fruits, lui coule un million.
Ses écrits prêtent certainement à la critique. Cepen-
HISTOIRE ET KELIUION.
dànt.tout le monde reconnaît que ses premiers Mémoires sdnt un chef-d’œuvre de gaieté, de bonne plaisanterie et de dialectique, et que, depuis Molière et Regnard, on ' n’avait rien fait d’aussi comique que le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro. Mais je m’occupe de l’esprit de ses œüvres et non de leur mérite littéraire. Figaro, dit-on, est un intrigant, d’accord ; mais il a de la tête et du cœur, et quoique les intrigants soient une espèce en général très-méprisable, il faut reconnaître cependant que du temps de Beaumarchais il était bien difficile à un homme armé de son seul talent de faire son chemin sans un peu d’intrigue. On s’est moqué de Tarare, qui est, dit-on, une déclaration des droits. Les droits de l’homme en musique !
La chose paraît fort plaisante aujourd’hui, mais elle fut alors prise très au sérieux; et je ne crois pas que depuis Beaumarchais on ait mis sur la scène, sur la scène lyrique surtout, rien de bien plus hardi.
On attaque sa vie privée. J’ai lu tout ce qu’en dit, pièces en main, M. de Loménie, qu’on ne peut pas accuser de lui être systématiquement favorable, et j’avoue que, sauf 4^. son voyage à Londres, pour arracher à Morande les Mémoires dont la publication prochaine troublait le sommeil de madame Dubarry et de Louis XV, je ne vois pas de quoi on peut lui faire un crime. Et encore ce voyage, estil bien juste de le reprocher à Beaumarchais, sans tenir compte de la situation où il était quand on le lui proposa, et des motifs qui le décidèrent à l’entreprendre? Tout le monde sait qu’en le blâmant, le parlement lui avait procuré un grand triomphe. Mais ce qu’on ne sait pas aussi bien, c’est ce que blâme le frappait de mort civile, et que le roi, étourdi et effrayé par le retentissement de cette af-
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faire scandaleuse, avait fait défendre à Beaumarchais de poursuivre la cassation du jugement. Une occasion se présente de rendre service au roi et de reconquérir ainsi • son état civil. Cette occasion qu’il n’a'pas cherchée, fautil qu’il la repousse, uniquement parce que son intelligence et son habileté, au lieu d’être employées au grand jour, auront à s’exercer dans l’ombre, dans les petites manœuvres d’une diplomatie secrète ! « Il faut se souvenir, dit « M. de Loménie, que, frappé d’une flétrissure légale par « des magistrats déconsidérés qui avaient été juges dans « leur propre cause, il voyait ses moyens de réhabilitation « paralysés par l’expresse défense d’un roi qui pouvait « tout, qui pouvait lui ouvrir ou lui fermer à volonté les «* voies du recours en cassation, qui pouvait lui rendre « son crédit,' sa fortune, son état civil, et ce roi tout-puisa sant lui demandait un service personnel en l’assurant « de sa reconnaissance. L’époque où nous vivons est « sans nul doute infiniment recommandable par l’austé- « rite de ses principes et surtout de ses pratiques ; cepen- « dant, il ne nous est pas bien démontré que, dans des « circonstances semblables, on ne trouverait personne « pour courir au-devant de la mission que Beaumarchais « se contentait d’accepter. »
Il est toujours difficile de séparer le caractère littéraire d’un homme de son caractère personnel, et cette séparation est presque impossible avec Beaumarchais, qui mène constamment de front les entreprises en apparence les plus inconciliables : la littérature, la diplomatie, l’industrie et le commerce. Ses grandes facultés ont certainement perdu à être ainsi éparpillées; en les concentrant sur un objet, il se serait probablement élevé au premier rang, tandis qu’il
est en tout placé au second. Mais si ce mélange de l'artiste et du négociant a nui à son esprit, il n’a pas atteint sa moralité. Tous ses papiers sont sous nos yeux, il ne s’y troüve rien de louche, rien qui entache sa réputation. Il a gagné rapidement beaucoup d'argent, chose assez bien portée aujourd'hui, et qui l’était un peu moins bien au dix-huitième siècle; mais il n’a jamais spéculé sur la ruine de personne, et il est rare que ses entreprises, même les plus décriées, n'aient pas été associées à quelque grand intérêt public.
Son caractère aussi a été fort attaqué. Mais quand on suit Beaumarchais à travers toutes les agitations de sa vie si tourmentée, on voit que s’il est dédaigneux, c’est qu’il parle à un sot ; dur, c’est qu’il parle à un méchant homme. Avec les hommes de talent et les hommes de bien, il a toujours le ton de la parfaite égalité ; avec les hommes supérieurs, le ton de la déférence ; avec tout le monde, le ton de la fierté tempérée par la simplicité et la bonhomie. Il est emporté, jamais malveillant; quelquefois souple, jamais bas ni rampant. Je suis surtout frappé de son attitude après la Révolution. A cette époque où tout le monde avait changé de ton, Beaumarchais est au ton de tout le monde sans avoir changé le sien. Dans l'affaire des eaux de Paris, Mirabeau, jouant une de ces indécentes comédies devant lesquelles malheureusement ne reculait pas ce grand esprit, l’avait cruellement outragé. En 1790, Mirabeau demande un service à Beaumarchais qui lui tend les bras, et qui lui adresse une lettre remplie d’esprit, de magnanimité et de bon goût.
Beaumarchais a écrit sur tous les sujets, comme littérateur, comme plaideur, comme financier, comme indus-
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triel, comme négociant, et, chose étonnante, malgré l’ardeur de son tempérament et les perspectives diverses d’une position toujours changeante, il ne s’est jamais démenti. Il y a toujours un parfait accord entre ce qu’il a dit et ce qu’il a fait, entre ce qu’il a dit et ce qu’il a pensé, entre ce qu’il a dit et pensé dans un temps et ce qu’il a dit et pensé dans un autre. Dans tous ses ouvrages, on voit invariablement l’homme aimable, le galant homme et le bon citoyen. N’est-ce pas là une preuve convaincante qu’il joignait un caractère honorable aux brillantes qualités de son esprit?
Les dernières années de sa vie ont appartenu à sa famille et à ses amis, qui l’adoraient. M. de Loménie fait justement observer que ceux qui ont attaqué Beaumarchais, et quelques-uns l’ont fait avec fureur, ne le connaissaient pas ou le connaissaient très-peu, tandis que ceux qui ont vécu dans son intimité l’ont aimé avec passion. Les esprits les plus différents se sont rencontrés, à son égard, dans l’expression des mêmes sentiments. Quelques-uns de ses calomniateurs ont fini par reconnaître leur tort, mais on ne voit pas, dans sa longue carrière, un seul homme qui, après avoir été son ami, soit devenu son ennemi. M. de Loménie a trouvé, dans les papiers qu’il a dépouillés, des témoignages d’attachement qui ne sont pas communs, des amitiés commencées quand Beaumarchais était simple horloger, et qui, pendant quarante ans, ont redoublé avec le caractère de la tendresse la plus désintéressée. Et comme ses amis connaissaient ses défauts et ne se gênaient pas pour les lui reprocher, leur amitié invariable est la meilleure preuve des belles qualités de son cœur et de leur séduction. L’honnête homme seul
inspire de tels attachements, et ces attachements sont, en général, de bonnes cautions.
Quoique Beaumarchais aimât tendrement sa famille et ses amis, et quoiqu’il en fût tendrement aimé, quoiqu’il trouvât en eux ses plus chers intérêts et ses plus grands plaisirs, sa bonté ne se bornait pas à ceux qui l’entouraient. L’inventaire fait après sa mort offrait, dit M. de Loménie, indépendamment des sommes données sans qu’il en restât aucune trace, « plus de 900,000 fr. de ti- « très pour des sommes prêtées à des malheureux de « toutes les classes, artisans, artistes, gens de lettres, gens « de qualité, avec absence complète de garanties quant « au remboursement. »
Beaumarchais a eu un grand tort, celui de faire trop de bruit, et un tort plus grand encore, celui d’être surfait, et ce tort-là, les gens de lettres l’expient toujours cruellement. L’engouement de la multitude ressemble à la frénésie de cette fée lascive des Mille et une Nuits qui, après avoir pendant quarante jours assouvi sa passion, chassait honteusement ses amants et les condamnait à expier, sous des formes dégradantes, le crime de lui avoir été trop agréables.
Si je n’avais consulté que mon goût, j’aurais parlé un peu moins de la personne de Beaumarchais et un peu plus de ses écrits, que je trouve trop vantés, et sur lesquels, à mon avis, il y a beaucoup à rabattre. Mais j’ai cru qu’avant tout il importait de détruire, autant que possible, la prévention qui sépare son nom de ceux qui ont préparé le mouvement d’opinion d’où est sortie la révolution de 89, et qui, à ce titre, doivent être comptés parmi les fondateurs de la liberté française. La renommée de ces
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• hommes, même de ceux qui n’occupent dans l’histoire qu’une place secondaire, est une propriété nationale, et il ne faut pas la dégrader. En résumé, si l’on veut être juste envers Beaumarchais, il faut reconnaître qu’il a été assez bien jugé par l’illustre historien anglais M. Carlyle, qui a dit : « Beaumarchais était, après tout, une belle et « vaillante.espèce d’homme, et, dans son genre, un bril- « lant spécimen du génie français. »